Vous êtes le spécialiste français des urnes zapotèques. Celui qui sait reconnaître les vraies des fausses… D’où vous vient cette connaissance ?   Elle remonte en fait à mes années d’étudiant à l’université de Paris I. Mon intérêt était alors tourné vers la culture zapotèque. Cette civilisation précolombienne, développée dans l’Etat de Oaxaca (sud du Mexique) durant le premier millénaire de notre ère, est célèbre pour un type de production céramique particulier : les « urnes funéraires ». Or, et cela n’était un secret pour personne, un doute puissant régnait quant à l’authenticité d’un grand nombre de pièces, alors qu’à l’époque fort peu d’études avaient été consacrées à ce thème. À l’instigation de Mireille Simoni-Abbat, alors directrice du Département Amérique du Musée de l’Homme, j’en fis le sujet de ma thèse de doctorat. Elle me conduisit donc, durant plusieurs années, à mener deux recherches parallèles. La première vit le dépouillement des rapports de fouilles menées depuis la fin du XIXe siècle à Monte-Alban, la capitale des anciens Zapotèques, et dans les vallées que cette civilisation contrôlait durant son apogée. Celui-ci déboucha sur la constitution d’un corpus des urnes dites « de fouilles » (environ 450 pièces) qui permit ainsi de définir l’évolution iconographique et chronologique de ces objets  La seconde recherche fut consacrée à l’inventaire iconographique des urnes abritées dans les musées du monde (et donc sans provenance connue). On peut ainsi compter environ 5000 pièces, tant au Mexique, qu’en Amérique du Nord et en Europe. A ce corpus étaient associés les rapports d’analyses d’authentification (par thermoluminescence notamment) menés sur environ 200 pièces, de par le monde. Les résultats de ces deux axes de travail ont autorisé la constitution d’un corpus des urnes « fausses », ou que l’on peut considérer comme telles. Comment définiriez-vous les urnes zapotèques ?  Il s’agit de récipients en céramique, prenant généralement la forme de personnages assis en tailleur et souvent richement vêtus et ornés. Le corps du personnage étant en fait un cylindre creux (voir page suivante). Les récipients-effigie zapotèques - nom qui leur est attribué par la plupart des spécialistes - ne sont pas toujours funéraires (il s’agit parfois d’objets associés aux fondations d’un temple, souvent brisés volontairement) et ne sont pas des urnes. Elles ont été presque toujours trouvées vides, associées aux corps dans les tombes. Ces objets sont d’autre part étroitement liées à l’évolution politique de la civilisation zapotèque, bien que leur fonction soit également éminemment religieuse. À quoi reconnaît-on les fausses urnes ? L’art zapotèque est un art extrêmement conservateur, aux règles iconographiques et formelles strictes. Les Récipients-effigie sont caractérisés par une vision faciale, par la symétrie et par des proportions souvent figées (rapport tête/corps de 1/1). Ces objets ne représentent pas des dieux mais des personnages humains, certes vêtus des atours de divinités, mais engagés dans des cérémonies terrestres : prêtres, seigneurs, servants, etc. Chaque décor a donc une signification et un emplacement. Les urnes fausses ne suivent en aucun cas ces règles, pour la bonne raison qu’elles furent produites pour la plupart  avant que les recherches scientifiques aient été engagées. Le faux étant  « l’enfant de son temps » (suivant la formule consacrée), les contrefaçons présentent en général les caractères du vrai supposé à leur époque de création, quels que soient l’objet et la culture imités. Il en fut de même pour les urnes zapotèques. Si les premières contrefaçons apparaissent dès 1890, la grande époque de fabrication peut être située durant les années 1920, période de redécouverte des Arts précolombiens en Europe, notamment sous l’influence des Surréalistes. Il n’est donc pas étonnant de noter l’aspect « art déco » de la plupart d’entres-elles, alors que celles fabriquées durant la décennie précédente semble nettement inspirées par les principes de l’Art nouveau. Toutes ces pièces, pures inventions formelles, ont été réalisées dans des ateliers locaux, à Oaxaca ou dans les environs. Quatre ou cinq ateliers semblent avoir existé, dont le plus prolixe et célèbre fut certainement un « Maître allemand » sur lequel on sait peu de chose.   A combien estimez-vous leur nombre ? Le cinquième, peut-être le quart des urnes zapotèques identifiées dans le monde est à mon avis faux. Bien que la plupart de ces contrefaçons aient été réalisées pendant le premier tiers du XXe siècle, il est probable qu’une   seconde  vague  de  faux  se  soit  répandue  durant  les années cinquante : urnes apparues brutalement sur le marché, iconographiquement “logiques”,  mais d’un style inconnu parmi les pièces issues de fouilles scientifiques.   Comment définit-on le faux en art ? En fait, trois règles président au développement du faux artistique. Tout d’abord, pour reprendre l’expression célèbre de Maître Kiejman, il n’y a pas de fausse oeuvre d’art “...comme le serait un kilo de beurre laitier fabriqué avec des huiles végétales...”. En effet, quels que soient son domaine, sa source, son âge, une oeuvre d’art ne verra jamais sa nature changer après qu’elle a été dénoncée comme fausse. Ses caractéristiques ne se volatiseront pas brutalement devant ses juges : seule en fait sa valeur financière aura fondu. Vraies et fausses urnes zapotèques Pascal Mongne Docteur en archéologie précolombienne, Chargé du cours organique « Arts des Amériques » à l’École du Louvre Art précolombien Mésoamérique Mots clés* Cliquez ci-dessous  * Les textes des mots clés sont rédigés par lemondeprecolombien.com Zapotèque Teotihuacan Guerrero Jalisco Nayarit Colima Veracruz Photographs © Justin kerr - K2663 Urne zapotèque. Hauteur : 51,8 cm http://www.mayavase.com/ Interviewes des chercheurs, abécédaire llustré, expos, meilleurs sites web, découvertes et rencontres extraordinaires.