Dans votre thèse qui porte sur l’iconographie des céramiques mayas au classique ancien, vous soutenez divers points de vue qui ne manquent pas d’étonner. Selon vous, par exemple, le concept de ciel n’apparaît pas à cette époque. Expliquez-nous… Commençons par planter le décor. Ma thèse porte sur les poteries des Basses Terres mayas  au classique ancien, période qui s’étend de 200 à 560 après Jésus Christ. Ces Basses terres, partout inférieures à 800 mètres d’altitude, sont le lieu d’émergence de la civilisation maya classique. Elles incluent le Petén et le Yucatan. Du nord au sud, la forêt tropicale humide cède progressivement la place aux plateaux de calcaire, dépourvus de cours d’eau, mais parfois percés de puits naturels, les cenotes… Quels sont  les grands sites mayas des Basses Terres ? A différentes dates sur l’échelle du temps  : El Mirador, Tikal, Uxmal, Chichen Itza, Uxmal, Mayapan…  Revenons à votre thèse… Je défends l’idée que la cosmographie maya du classique ancien différait du modèle référentiel nahuatl qui prévaut pour la Mésoamérique. Plus simplement, l’univers maya d’alors était divisé en deux mondes. Deux mondes en miroir. Celui des vivants —  le monde atmosphérique — , et celui souterrain et aquatique de l’inframonde. Il n’y avait pas de « troisième étage ». Pas de ciel empyrée, demeure des Dieux ou d’un monde supraterrestre. Le fait est que j’ai cherché le ciel dans l’iconographie maya du Classique ancien des Basses terres et que je ne l’ai pas trouvé.  Les « frises célestes » qui, dit-on, figurent sur certaines poteries mayas du classique ancien sont un abus de vocabulaire. Mes recherches montrent, en effet, que la poterie de cette époque matérialise le monde maya sous forme de cosmogramme. La partie supérieure de la poterie, le couvercle, représente le monde de la surface. La partie inférieure figure l’inframonde. Il n’y avait pas de voûte céleste, mais simplement le dessus et le dessous. De la même façon que les études ethnographiques montrent que, pour les Mayas, le bleu et le vert n’étaient pas des couleurs distinctes, mais les nuances d’une même couleur. Sur le plan cosmographique, cela implique que le vert de la forêt et le bleu du ciel constituaient un continuum. Que sait-on de la représentation symbolique des couleurs présentes sur les poteries ? Ces couleurs sont principalement le noir, le rouge et le bleu (vert). Les deux premières sont liés aux deux moments du cycle solaire journalier. Le bleu (vert) à l'eau et à la végétation. Pourquoi cette importance du monde aquatique ? Pour les Mayas, le monde aquatique est éminemment lié à la fertilité.  Car le manque d’eau comme sa surabondance sont tout aussi dommageables pour les cultures et les humains. Il faut savoir qu’en pays maya, la pluie vient à un moment précis. Mais du fait de cette temporalité, de son caractère épisodique, elle est presque anecdotique. Pour les Mayas, la grande ressource, c’est l’eau de l’inframonde qui, elle, est toujours présente. Pour bien comprendre, il faut savoir que le monde maya porte en lui le paradoxe de l’eau. Dans le nord du Yucatan, par exemple, où la surface est assez aride, il y a l’équivalent de sept saisons de pluie dans le sous-sol. Des milliards de m3 d’eau. Si les Mayas pouvaient, à la rigueur, en récupérer pour leurs besoins quotidiens, il ne leur était pas possible, faute de moyens techniques, de l’utiliser pour arroser leurs cultures. Si la sécheresse durait, ils étaient contraints de partir. Pour les Mayas, l’eau ne vient pas du ciel… Dans tous les mythes mayas, la pluie vient des grottes. Le nuage s’échappe de la grotte. Le dieu de la pluie vient lui-même de la grotte où il vit. L’eau du ciel n’appartient pas au ciel. Elle vient du monde inférieur. Votre étude porte sur combien de poteries ? Très précisément 549, dont 60 % proviennent de sources archéologiques. Les autres de divers musées ou collections. J’ai étudié ce que les Anglo-saxons appellent  « the semiotic of the pot ». Cela consiste à prendre en compte tous les éléments d’une poterie pour arriver à comprendre à quoi elle servait, comment elle était utilisée et ce qu’elle représentait d’un point de vue symbolique. Qu’en concluez-vous ? Ces poteries ont été créées par et pour une élite qui a pris du poids social et politique dans la période de transition préclassique-classique. Cette élite de rang royal a ensuite cherché, dès le début du classique ancien, à montrer sa réussite de façon ostentatoire. Cela transparaît dans tout le corpus archéologique. Un des moyens de se distinguer, de réaffirmer son statut, consistait à être l’initiateur de « festins ». Il s’agissait d’honorer son invité en partageant avec lui quantité de nourritures et de boissons. La poterie faisait partie des cadeaux que l’on offrait ou s’échangeait au sein de telle rencontre. Mais à la différence de la période antérieure, il est clair qu’elle visait ici à éblouir l’hôte, à lui montrer sa richesse. Cela fait penser à l’argenterie de la noblesse  vénitienne  qui,  dit-on,  était  jetée  dans  le  canal  après  le  repas. « Ne cherchez pas le ciel sur les poteries    du Classique ancien maya » Patrice Bonnafoux Docteur en archéologie précolombienne. Université de Paris I Mésoamérique De jeunes archéologues témoignent… “ Le fait est que j’ai cherché le ciel   dans l’iconographie maya   du classique ancien des Basses Terres   et que je ne l’ai pas trouvé.   Les “frises célestes” qui, dit-on,   figurent sur certaines poteries mayas   du classique ancien    sont un abus de vocabulaire Le grand cenote de Chichèn Itza. Objets et sacrifiés (dont des enfants) étaient jetés en offrande dans ce puits d’une profondeur de 20 mètres. © Thomas Pozzo di Borgo ©    Photographs©Justin Kerr- K 3106  Photographs © Justin Kerr - K9121  http://www.mayavase.com/ http://www.mayavase.com/ Bol trétapode - vers 400 apr. J.-C. - nord du Bélize Vase cylindrique tripode Ve siècle. Région de  Copan Bol tétrapode - IVe siècle Art précolombien Interviewes des chercheurs, abécédaire llustré, expos, meilleurs sites web, découvertes et rencontres extraordinaires.