Vous revenez de Patagonie où vous êtes intervenu sur un site ancien. En tant qu’archéo-ichtyologue quelle était votre mission et qu’avez-vous découvert ? En tant qu’archéo-ichtyologue, j’étudie les restes de poissons qui proviennent des sites archéologiques. J’essaie d’en reconstituer l’histoire de leur capture et l’utilisation qui a pu en être faite. Ce qui recouvre la nutrition, les techniques de pêche, la navigation, et l’environnement au sens large. Je reviens effectivement de Patagonie chilienne, d’un site daté de -3000 / -4000 BP au sud de Punta Arenas. Un petit îlot voisin de l’île Dawson. Je ne sais pas si l’on peut parler de découverte, mais la question qui nous préoccupe est de savoir comment les pêcheurs d’alors s’y sont pris pour capturer les poissons dont nous avons retrouvé les restes osseux et les otolithes en quantité. Le fait est : aucun hameçon n’a été retrouvé sur le site et les premiers naturalistes qui sont passés par là n’ont jamais mentionné les hameçons. Ces pêcheurs utilisaient une méthode qui demandait beaucoup de finesse, bien plus qu’une traditionnelle pêche à l’hameçon : peut-être un appât simplement attaché, un leurre, ou une pelote de fibres. Le poisson venait se prendre les dents dans les fibres avant qu’on le ramène, tout doucement, vers la berge ou le canoë. C’est à confirmer. Qu’est-ce qu’un otolithe ? C’est une « pierre d’oreille ». Une bio-minéralisation située dans la tête des poissons. Au niveau de l’oreille interne. Tout poisson osseux minéralise une petite pierre par accumulation progressive d’aragonite endogène. Cet otolithe est indispensable à la survie du poisson, car il l’aide dans la perception des sons et le maintien de son équilibre dans l’eau. Deux fonctions vitales. Qu’est-ce qui distingue un otolithe d’un autre ? Ils sont différents d’une espèce à l’autre. Chacune développe un otolithe qui lui est propre sur le plan de la forme. Tel otolithe sera plus ou moins oblong, plus ou moins crénelé, mais reconnaissable au premier coup d’œil par un spécialiste. Au sein d’une même espèce, la taille, elle, dépend de l’âge de l’individu. L’otolithe nous indique aussi le parcours de vie du poisson. C’est une sorte de « boîte noire ».  Expliquez-nous… L’otolithe grossit par couches successives, en même temps que le poisson se développe. Par l’analyse de ces couches, nous parvenons à reconstituer certaines étapes de la vie de l’individu. Et spécialement les lieux qu’il a fréquentés. L’étude des isotopes de l’oxygène nous indique la température du milieu dans lequel il a vécu. En tenant compte d’un second paramètre, la salinité des eaux, on reconstitue à peu près son parcours de vie et l’on peut savoir où il se trouvait au moment de sa mort. Le bord extrême de l’otolithe correspond à l’arrêt de croissance et de la vie du poisson, donc au moment de sa pêche. C’est incroyablement précis… En théorie. En réalité, nous sommes confrontés à des problèmes d’analyse et d’interprétation. Et puis, ces études coûtent cher car elles nécessitent de recourir à des spectromètres de masse. Mais cela peut fournir de belles informations. Nous indiquer, par exemple, à quelle époque de l’année est mort le poisson. Ce qui nous donne une idée de l’activité saisonnière de pêche, voire l’époque d’occupation par les hommes du bord de mer et de la région côtière. Peut-on dater un site à partir d’un otolithe ? L’otolithe est en aragonite, en carbonate de calcium. Il contient du carbone. Et nous pouvons dater le carbone 14. Mais nous nous heurtons au même problème que pour les coquilles. En raison de « l’effet réservoir », l’âge que nous trouvons ne correspond pas forcément à l’âge réel. Étant issu d’un milieu marin mouvementé - sur les côtes du Pérou, nous sommes en zone d’upwelling* - l’otolithe est fabriqué à partir de vieux carbones qui remontent du fond des mers. Ce recyclage modifie la donne et perturbe l’interprétation du signal carbone 14. Dans quelle proportion ? Des études ont été menées. Sur les côtes péruviennes, cet « effet réservoir » est de l’ordre de 700 ans. Le problème est un peu accentué avec certaines espèces. Si elles vont se promener en eau douce, en lagune et en milieu marin, il peut y avoir d’autres perturbations du signal. Reste qu’à l’échelle de 10 000 ans, « effet réservoir » ou pas, on sait dans quelle tranche de temps se situe le site. Donc, pour répondre à votre question, l’otolithe peut être utilisé pour la datation. Même s’il n’a pas servi dans ce but sur les côtes péruviennes. Pas encore. Mais nous y pensons. Art précolombien Amérique du Sud Avec l’appui des archéologues… Les archéologues ont rarement fait des restes alimentaires la priorité de leurs études. En règle générale, ils font peu attention aux arêtes de poissons et aux otolithes. Sauf que les choses évoluent et nous sollicitions de plus en plus ceux qui fouillent sur le littoral. À propos de leur site, nous leur indiquons que nous cherchons, par exemple, à savoir ce qu’il y avait comme poissons ou qu’elles étaient les conditions climatiques de l’époque. Le fait est qu’ils pensent maintenant à nous. Idéalement, nous souhaitons aller sur les chantiers   de   fouille,  et   participer   dès   le   départ,  afin  de   donner   les  « Je défends la voie maritime, Philippe Béarez Archéo-zoologue. Archéo-ichtyologue chargé de Recherche au CNRS. Muséum national d'histoire naturelle (Paris). Département « Écologie et gestion de la biodiversité »  Philippe Béarez Otholites Restes osseux de poissons © depuis Béring, pour la  colonisation des Amériques » Interviewes des chercheurs, abécédaire llustré, expos, meilleurs sites web, découvertes et rencontres extraordinaires.