règles méthodologiques à suivre pour récupérer les échantillons qui nous intéressent, dont les otolithes. Parce qu’ils passent inaperçus… Bien sûr. On les retrouve dans le sédiment et comme ça ressemble à des petites pierres, il faut vraiment avoir l’œil - et les chercher - pour les trouver. En général, les archéologues sont surpris quand on leur montre ce qu’on est capable de sortir comme informations à partir de ces quelques restes… Par exemple… En fonction des espèces retrouvées sur le site, nous pouvons soutenir, par exemple, que les hommes ont pêché depuis les plages ou les falaises ou qu’ils se sont intéressés à la faune des fonds rocheux. Ou encore qu’ils disposaient d’embarcations ou de filets. Car certaines espèces ne peuvent pas être capturées au bord du rivage, mais entre telle et telle profondeur ou dans tels ou tels lieux. Le cas échéant, nous attirons l’attention des archéologues sur le fait que la faune marine des niveaux profonds est complètement différente de celle du niveau superficiel. Il est alors utile de regarder du côté des autres ressources, des coquillages par exemple, pour vérifier s’il s’est produit ou non un événement. Un changement de technique ou un bouleversement climatique. Sur quel genre de site intervenez-vous ? J’ai une certaine affinité pour les sites anciens. À Paijan, au nord du Pérou, où les sites datent de 10 000 ans, nous avons montré que les pêcheurs-chasseurs-collecteurs emportaient différents poissons à l’intérieur des terres. Des poissons d’estuaire, de lagune, voire d’eau douce. Une faune mixte que l’on ne trouve plus aujourd’hui, composée de maigres – une sorte de bar – de mulets et de poissons-chats… Non seulement ces gens savaient pêcher, mais le milieu dans lequel ils vivaient n’existe quasiment plus. La région devait être plus humide, avec des rivières, des estuaires plus conséquents ou des lagunes isolées qui abritaient des poissons. Toujours au Pérou, mais presque à la frontière chilienne, le grand site archaïque de Quebrada de los Burros, daté entre – 9000 et – 6000 ans, s’est avéré un cas d’utilisation quasi exclusive de ressources marines, avec quelques restes d’otaries, d’oiseaux de mer, beaucoup de coquillages et de poissons. Des chinchards, notamment, dont la pêche implique des embarcations et très probablement des filets. Je peux citer aussi le site de Salango, en Équateur, plus tardif mais qui est assez remarquable par les espèces exploitées. Depuis le tout début Valdivia - à peu près vers 3500 av. J.-C -, jusqu’à la période Manteña, les gens se sont dédiés à la pêche aux thons et aux bonites… De quand datent les premières embarcations, d’avant 10 000 ans ? J’en suis persuadé. Mais nous n’en avons aucune preuve archéologique. Il faut attendre la période céramique pour voir apparaître les premières représentations d’embarcations. Cela dit, il y a deux grandes théories de peuplement des Amériques. L’une privilégie la voie maritime, l’autre la voie terrestre. Personnellement, je défends la première, depuis Béring, pour la colonisation des Amériques. Si la piste de la voie côtière était avérée, cela signifierait que le peuplement s’est fait essentiellement par cabotage le long du littoral. Cela expliquerait pourquoi l’on trouve des populations dans des lieux complètement impénétrables. Telles les mangroves de Colombie. Et pourquoi l’on note souvent des occupations très anciennes dans les îles. Il a bien fallu que des hommes y aillent avec une embarcation. À l’exemple des Channel Islands sur la côte californienne. La plus ancienne présence humaine y est datée d’au moins 11 000 BP. Marine ou terrestre… qu’est-ce que ça change fondamentalement ? Un chasseur-cueilleur ne va pas s’aventurer du jour au lendemain sur un frêle esquif, au péril de sa vie. Surtout que ces mers ne sont pas commodes. Tant la mer péruvienne que californienne, pour ne citer qu’elles, bougent et secouent pas mal… Il vaut mieux être préparé. À mon avis, il y a donc des chasseurs et des pêcheurs qui sont passés par Béring. Les uns avant les autres ou en même temps. Je n’irais pas jusqu’à dire que ce sont des pêcheurs qui sont partis les premiers explorer, via les canaux, l’intérieur des terres en se transformant en chasseurs, mais bon, peut-être… On privilégie toujours l’image - plus valorisante - d’hommes chasseurs qui ont peuplé les Amériques. Et de groupes qui, secondairement, se seraient détachés pour aller vivre sur les côtes. Je comprends qu’il soit plus flatteur de privilégier l’image d’un homme chassant le bison à la sagaie, plutôt qu’un pêcheur sortant de la sardine en bord de plage, mais en réalité il y avait sûrement les deux. Je reconnais qu’il y a une certaine déformation professionnelle de ma part à défendre la voie maritime, mais c’est une théorie qui a pas mal d’arguments pour elle et chaque fois plus d’adeptes. Vous citiez la présence à Quebrada de los Burros, au sud du Pérou, de restes d’otaries. Mais ces mêmes otaries, tout comme les manchots, sont aussi largement présents plus haut, sur la côte centrale du pays. Sans parler de la « baleine tueuse », cette orque largement représentée sur les vases nazca. Que sait-on du courant de Humboldt responsable à cet endroit du refroidissement de la mer ? Tout d’abord, j’aimerais corriger un point de votre question. La « baleine tueuse » représentée sur les vases nazca est plus sûrement un requin qu’une orque… Maintenant, pour ce qui concerne Humboldt, c’est un courant froid superficiel, large de quelques dizaines de kilomètres et profond d’environ deux cents mètres. Superficiel, car un courant passe dessous dans l’autre sens…. Le courant de Humboldt est une des branches d’une grande boucle océanique : il arrive sur les côtes américaines à hauteur de Valparaiso, au Chili, puis remonte vers le nord en direction de l’Équateur, autrement dit vers des zones de plus en plus chaudes. Cette remontée vers la ligne équatoriale devrait logiquement se traduire par un réchauffement de l’eau. Or, cette dernière reste froide, pour les raisons suivantes. Les vents - les alizés -, qui soufflent du continent vers la mer entraînent d’importantes masses d’eau côtière vers le large. Pour compenser ce déficit, une boucle se met en place et des eaux froides venant du fond remontent et réalimentent la surface, avant de repartir au large. Ces eaux froides des profondeurs sont chargées de nutriments. Leur richesse biologique est considérable. Les algues pompent ces nutriments, se développent et sont consommées par le zoo-plancton, lequel alimente des quantités d’anchois et de sardines qui à leur tour, en bout de chaîne alimentaire, nourrissent les grands poissons, les otaries, les cormorans, les manchots etc. Le fait est que les eaux péruviennes ont été longtemps, avant leur surexploitation par l’homme, parmi les plus riches de la planète. L’eau est à quelle température en été ? Les   températures  de   l’eau  varient  entre 13°C et 16°C au Pérou, avec des Manchot de Humboldt     CGB Si la piste de la voie côtière  était avérée, cela signifierait  que le peuplement s’est fait  essentiellement par cabotage  le long du littoral.  Cela expliquerait pourquoi  l’on trouve des populations  dans des lieux  complètement impénétrables. © Lions de mer et otaries peuplent les côtes de l’Amérique du Sud bordées par le courant de Humboldt. ©            “À mon avis,  il y a donc des chasseurs  et des pêcheurs  qui sont passés par Béring.  Les uns avant les autres  ou en même temps.”