Comment Garcilaso de la Vega a fait des Incas un peuple élu Carmen Bernand Amérique du Sud Anthropologue et historienne, professeure émérite de l’Université Paris-X. Coup de coeur http://www.kb.dk/permalink/2006/poma/info/es/frontpage.htm         Les dessins de Guaman Poma               Le trésor dormait dans la bibliothèque de Gottingen  à        Copenhague.  Ce  n’est  qu’en 1908 qu’il  a été décou-        vert. Il s’agit de l’oeuvre de Don Felipe Guaman Poma        de Ayala achevée en 1615.  Elle compte pas moins de        1100  pages illustrées de dessins à la plume qui témoi-        gnent  de  la vie des Incas au moment de la Conquête.        A  découvrir absolument via le lien ci-dessus... “ (...) les métis avaient leur place,   puisqu’ils étaient l’incarnation vivante   de la nouvelle société   . Le Pérou  vient de célèbrer le quatrième centenaire de « Los Comentarios reales de los Incas ». En quoi le livre de Garcilaso de la Vega est-il remarquable ? Depuis la date de sa parution en 1609, ce livre demeure au cœur des débats, qu’ils soient politiques, sociaux ou culturels. Classique quant à sa prose limpide, forgée dans le Siècle d’Or de la littérature espagnole, son contenu intéresse toujours l’actualité, quelle qu’en soit l’époque. Car Garcilaso a réussi un pari impossible, celui de transformer un peuple américain incarnant une altérité absolue, en un modèle politique, nourrissant ainsi les projets utopiques ou les traités européens sur le bon gouvernement. Sous sa plume, et pour paraphraser Claude Lévi-Strauss, les Incas sont « bons à penser » : la légitimité des seigneurs naturels, le transfert de l’Empire, le millénarisme des Indiens, mais aussi des Britanniques comme Walter Raleigh, le gouvernement idéal des Républiques américaines après l’indépendance, la redistribution équitable, le socialisme, voire le communisme, l’État-providence, ou le métissage comme idéologie d’intégration nationale. Que sait-on de Garcilaso de la Vega ? L’auteur des « Comentarios reales de los Incas » est un métis de la première heure.  Il naît à Cuzco en 1539, d’une mère Inca appartenant à la descendance de Tupac Inca Yupanqui, et d’un père espagnol, le capitaine Garcilaso de la Vega, apparenté aux maisons des ducs de Feria, des Zafra, des Lasso de la Vega, des Vargas.  Des lignages qui ont donné des poètes illustres comme Jorge Manrique ou son homonyme Garcilaso de la Vega, le rénovateur de la poésie castillane au XVIe siècle. Notre auteur passe à Cuzco les vingt premières années de sa vie, marquées par les turbulences des guerres civiles entre les Espagnols et les tourments de sa vie personnelle, puisque le capitaine se sépare de sa concubine péruvienne et épouse légitimement doña Luisa Martel, une Espagnole née à Panama. A la mort de son père, survenue un peu plus tard, notre héros, qui porte le nom de Gómez Suárez de Figueroa, quitte son Pérou natal, au moment même où le Licenciado Polo de Ondegardo expose les momies des souverains, qu’il a réussi à débusquer. Cette assemblée spectrale à laquelle Polo de Ondegardo convie le jeune métis, reste gravée à jamais dans sa mémoire, dernière image forte et crépusculaire des Incas, avant son départ pour l’Espagne, à la fin de l’année  1559, où il vivra jusqu’à sa mort, en 1616. Il est dans une situation de détresse profonde. Son père, qu’il adorait, est mort ; sa mère est partie dans un autre foyer, mariée à l’Espagnol Pedroche, et ses illusions ont été définitivement enterrées... Il raconte les vicissitudes de cette enfance et de cette jeunesse cusquénienne dans la seconde partie des “Comentarios”. Et il est, bien sûr, licite de se demander dans quelle mesure ces années formatrices pour tout être humain, contiennent déjà les germes de ce livre (et je dirais de son oeuvre). Ce que voit cet enfant, terré dans la maison paternelle, paralysée par la peur d’être tué par les ennemis du capitaine, qui est compromis dans la lutte des factions (les encomenderos se sont rebellés contre les ordonnances de la Couronne d’Espagne et cherchent à faire sécession, c’est une affaire très grave), il a disparu, il a peut-être été tué à son tour, c’est l’effondrement de son monde, qui est celui que les conquistadores et les membres des élites cusquéniennes s’efforçaient de bâtir, afin de surmonter le désastre de la destruction du Tahuantinsuyu, commencé à la mort de Huayna Capac, et dont le point d’orgue sera la Conquête espagnole. Dans ce monde d’alliances entre encomenderos et kurakus, surgi des décombres de l’ancien Empire, les métis avaient leur place, puisqu’ils étaient l’incarnation vivante de la nouvelle société, des “hommes nouveaux”, si je peux me permettre d’utiliser une formule moderne et passablement galvaudée. Mais avec la fin des guerres civiles, l’exécution des principaux rebells et la normalisation de la situation entreprise par la Couronne en la personne du pacificateur La Gasca et parachevée dans les années 1570 par le vice-roi Toledo, le rêve d’une société mixte s’évanouit et les métis ne sont plus les représentants d’une ère nouvelle, mais le rejetons méprisés et inclassables, des trouble-fêtes. “Une engeance qui, avec le temps, sera très dangereuse et pernicieuse dans ces contrées. Jusque-là on n’y avait pas prêté attention à ces personnes, qui étaient très jeunes, mais désormais, ce sont des hommes et ils se multiplient d’heure en heure”, selon les paroles du Licencié Garcia de Castro, président de  la Audienca de Lima, dans une lettre qu’il adresse au Cosejo de Indias en 1565. Quand se lance-t-il dans l’écriture ? Une fois en Espagne, une seule idée - fixe - semble guider ses pas : réhabiliter auprès de la Cour, réunie à Madrid, la mémoire de son père, accusé de félonie (en tant qu’ami du rebelle Gonzalo Pizarro) et obtenir la pension qui devrait lui revenir en tant que son fils du capitaine, pour les services que le capitaine avait rendus à la Couronne lors de la conquête du Pérou. Ces démarches n’aboutiront jamais. Débouté, il part à Montilla, habiter chez son oncle don Alonso de Vargas qui l’adopte. Il ne s’appelle plus Gómez Suárez mais prend le nom du père défunt, Garcilaso de la Vega, assumant ainsi une identité mal vue par les autorités, reportant sur lui la défiance officielle à l’égard du conquistador, se plaçant sans ambiguïté dans le camp des perdants. Cette identification est renforcée lorsqu’il acquiert le grade de « capitaine » après sa participation dans la campagne contre les Morisques des Alpujarras, en 1570. Et de fait, c’est depuis ce lieu « de pauvreté et de solitude », comme il appelle Montilla, que va prendre corps son projet fou de faire revivre par la magie de la littérature, l’utopie perdue du Pérou et de son enfance. Pour parvenir à ce but – écrire une Histoire du Pérou en deux volets, le premier sur les Incas, le second sur le rêve brisé d’une société métisse - Garcilaso n’emprunte pas la voie la plus courte.  Art précolombien Interviewes des chercheurs, abécédaire llustré, expos, meilleurs sites web, découvertes et rencontres extraordinaires.