L'île de La Tolita a été largement pillée. Malgré tout, a-t-on idée du nombre de tombes qu'elle rassemblait. Quelques centaines ? Cela me paraît beaucoup, mais c'est difficile à évaluer : chaque trou de pillage ne correspond pas à une tombe et certains furent sûrement stériles. Alors qu'est-ce qui explique l'extraordinaire concentration de richesse qui a été retrouvée là ? Les dignitaires enterrés là détenaient de leur vivant divers insignes de pouvoir [ pour les pilleurs, autant de bijoux en or ou en tumbaga ] Vraisemblablement, ces magnifiques ornements corporels ― couronnes, masques, boucles d’oreille, narigueras, labrets, colliers, pendentifs, pectoraux, bracelets, etc  ― témoignaient directement de leur puissance. Ils en étaient propriétaires et les emportaient dans l'autre monde. Ce qui est assez fréquent dans l'histoire de l'humanité comme en témoigne en Égypte le « trésor » de Toutankamon pour ne donner qu’un seul exemple concret... En Amérique du sud, si l'on prend l'exemple de l'Inca, on sait qu'il était aussi enterré avec de riches offrandes et ses insignes de pouvoir. Ses principales richesses passaient en possession de don lignage (la panaqa) . Son successeur, lui,  n'héritait que du pouvoir. Celui de commander les armées, la politique, etc. Il lui revenait, en qualité de successeur, de mettre sa puissance à l'épreuve en créant sa richesse. Il en était sans doute de même dans la culture Tumaco-La Tolita. Cela expliquerait pourquoi les tombes regorgeaient de figurines et de bijoux en or. L'hypothèse est rendue probable par ce qu'on observe un peu partout. Mais on ne peut pas l'affirmer. Des bijoux en or, mais il faut aussi compter, et les conquistadores s'en sont vite aperçus,  avec le tumbaga. Quel est son intérêt, hormis qu'il demande moins de métal jaune ? À nos yeux, le tumbaga est une technique qui permet de faire illusion. Le fait est que sur le plan de l'apparence, on croit voir un bijou en or alors qu'il est constitué d'un alliage or-cuivre. Cet alliage offre l'avantage d'abaisser le point de fusion et donc de faciliter la fabrication par coulage. Un tel procédé de « mise en couleur » consiste à tremper l'objet dans un bain d'acide oxalique (en l'occurrence, le suc d'une plante de la famille du trèfle, oxalis ). L’ acide élimine de la surface le cuivre, mais il laisse l’or intact. Donc, l'oxydation qui se produirait normalement avec le cuivre n'a pas lieu. L'objet reste brillant et quasiment inaltérable, même si le cuivre qu'il contient lui donne un petit reflet rosé, une couleur plus chaude. Mais il semble bien que, pour les Indigènes, le tumbaga possédait une autre vertu. Gerardo Reichel Dormatoff, qui a beaucoup écrit sur l'orfèvrerie et le chamanisme, rapporte que lorsqu'on chauffe un objet en tumbaga son odeur serait proche de celle du sperme. Il faudrait donc y voir une connotation plus profonde, liée, par exemple, à la virilité ou à la fertilité... Revenons à la navigation. Quel type de bateau utilisait-on ? La pirogue monoxyle. Les céramiques nous enseignent qu'elle est très particulière, puisqu'elle dispose parfois d'un petit abri. Peut-être pour protéger le corps du défunt pendant la traversée ? En revanche, et même si l'on trouve l’arbre  nommé  « balsa » en forêt littorale , nous ne pouvons pas affirmer qu'ils construisaient alors des radeaux avec  ses  troncs , Ces derniers semblent avoir été  plus tardifs**. Cela dit, on remarque que ces peuples créent toujours des choses qui flottent et qui s'enfoncent peu dans l'eau, comme les coques des bateaux européens à la même époque. Nous constatons aussi qu'ils n'ont pas eu, a priori, l'idée de relier deux ou trois pirogues entre elles pour construire des catamarans ou des trimarans. En tout cas, nous n'avons pas du tout d'évidence de telles embarcations, pourtant bien présentes  dans le reste du Pacifique. La côte touchée par cette diffusion culturelle s'étend sur quelle distance ? Environ 500 km. Elle va d'Esmeraldas, au sud, jusqu'à Buenaventura au nord. Le territoire, lui, est une plaine alluviale large d'environ 50 km jusqu'à la cordillère des Andes. En partant de l'océan vers l'intérieur, il y a d'abord ce qu'on nomme les Basses Terres qui commencent par des cordons sableux, mouvants à l'occasion de tempêtes ou de changements de courant. Avec immédiatement derrière la mangrove. Ce sont des zones d’eaux saumâtres où pousse seulement une végétation supportant le sel, dont les palétuviers  bien connus. En fonction de la force de la marée et du relief, cette mangrove remonte dans l'embouchure des fleuves et le long des berges sur une dizaine de kilomètres, voire davantage en l'absence de relief. Ensuite, c'est la forêt humide... L'ensemble du milieu est pour le moins hostile Effectivement. Ce ne sont que marécages et forêts denses. Des zones dites de haute vigilance où se déplacer n'est pas une partie de plaisir. Dans les marécages, le risque est grand de rencontrer un caïman (il y en avait à l'époque) ou un anaconda. Si l'on entre dans la forêt, il faut se méfier des animaux sauvages dangereux... Qu'ils ont érigé en divinités à juger des figurines et des bijoux... Disons plutôt qu'ils placent ces animaux en haut de l'échelle animale en tant que super-prédateurs. Dès lors, quand  le monde chamanique veut entrer en contact avec les puissances de l'inframonde et du supramonde, il le fait par leur intermédiaire. D'où ces céramiques qui représentent des chimères dont divers traits sont empruntés à l'animal, comme dans nombre de civilisations. Des monstres anthropozoomorphes, comme on les appelait hier, parmi lesquelles dans la culture Tumaco La Tolita on repère l'homme jaguar et l'être hybride. Que vous associez à la chauve-souris... Oui. Mais après avoir pensé qu'il s'agissait du jaguar ou du kinkajou, en raison des crocs, du mufle et des oreilles... Le fait est que parmi les chauve-souris, le « vampire » ( variété spécifique au continent américain)  rassemble aussi ces traits caractéristiques. L’animal a une énorme importance dans le monde précolombien des Andes du Nord et de la forêt. Depuis la côte caraïbe jusqu'à la zone des aires qui séparent l'Équateur du Pérou. Pourquoi ? Parce que plusieurs facultés de la chauve-souris sont extrêmement proches de celles Jean-François Bouchard     Jean-François Bouchard © Jean-François Bouchard  © Collection SC       Photo CGB Homme jaguar. Hauteur : 35 cm environ (collection privée) Figurine anthropomorphe   Nerete, La  marée basse laisse apparaître les sols vaseux. Maisons sur pilotis au second plan Un homme et sa pirogue en terre cuite Maison sur pilotis  Jean-François Bouchard ©    © © ©   n'est pas une certitude. Même Gerardo Reichel Dolmatof qui a fouillé dans  la partie colombienne n'a rien trouvé. Il est vrai que les sépultures ne sont pas la préoccupation  fondamentale  des archéologues  modernes  qui   s’intéressent plutôt aux sites d’habitat, sources d’informations sur la vie quotidienne des populations.