Avec la Mission française, associée au « Proyecto Huacas del  Sol  y de la Luna » dirigée par Santagio Uceda et Ricardo Morales*, vous fouillez depuis 1999 la « plate-forme de Uhle » sur le site de Moche. Qu’avez-vous découvert dans cette zone intermédiaire, au pied de la Huaca de la Luna qui servait aussi de cimetière aux Mochicas  ? Effectivement, nous travaillons sur une plate-forme constituée de briques crues, à l’endroit où le célèbre archéologue allemand Max Uhle –  le découvreur de l’archéologie andine – a fouillé de novembre 1899 à février 1900. Entre autres sites, car il n’a pas fouillé que Moche, mais pratiquement tous les grands sites des Andes, y compris jusqu’en Argentine…  La plate-forme mesure plus de cinquante mètres de long dans la direction est-ouest et une vingtaine de mètres de large, axés nord-sud. Mais il est réducteur d’affirmer qu’elle servait de cimetière. C’est ce que nous pensions en 2000, mais nous avons bien progressé depuis. En réalité, cette plate-forme a connu deux périodes d’utilisation. L’une où les vivants se livraient à des activités qu’il est difficile de déterminer mais que nous pouvons imaginer de type chamanique : guérisons, divination, oracle. Lors des cérémonies, les intervenants entraient par la partie nord  dans une grande cour en façade — le site a un axe de pénétration nord-sud – avant de monter sur la plate-forme où se trouvait, au centre, un petit édifice de forme allongée. Selon nos observations, ces activités prennent fin au quatrième siècle de notre ère. Sans doute ont-elles perduré dans un autre lieu. Mais le fait est qu’à partir de cette période, le site est investi d’une seconde fonction. Des membres de l’élite mochica – je suppose qu’il s’agit de ceux appartenant au même groupe de fonction – sont enterrés autour du petit édifice central. Parallèlement, depuis la première période, des inhumations avaient déjà lieu dans une zone voisine que j’ai appelée « le pied de la Huaca », à défaut de lui trouver une autre appellation, qui constitue une sorte de terrain vague d’une petite dizaine de mètres de large auquel on accède depuis une petite entrée largement en dehors de la plate-forme. Et là; les inhumations vont se poursuivre pendant la seconde période. Qu’est-ce qui vous fait affirmer qu’il s’agit de membres de l’élite ? Nous découvrons dans les tombes un mobilier tout à fait caractéristique, des céramiques peintes de très bonne qualité et très abondantes, et un certain nombre d’objets en or ou en cuivre… Qu’avez-vous trouvé d’étonnant dans les tombes ? Nous avons d’abord constaté que les Mochicas avaient des comportements étranges à l’égard de leurs morts. Après un certain temps, nous ne pouvons pas le préciser, ils faisaient un trou dans la tombe et enlevaient des os. Dans la plupart des cas, ils retiraient le crâne et la partie supérieure du squelette, par exemple, le haut de la colonne vertébrale et un bras… Curieusement, ce cérémoniel ne s’appliquait pas à toutes les tombes.  Ceci n’a absolument rien à voir avec le pillage, parce que les céramiques sont toujours là, les objets métalliques aussi. Ils ont été chahutés, certes, mais pas enlevés, alors que tout disparaît dans les pillages modernes. J’ajoute que nous trouvons, parfois, des os surnuméraires. Ceux d’un petit enfant dans une niche latérale ou bien un crâne prélevé dans une autre tombe. On le sait parce qu’on retrouve un morceau de cuivre dans la mâchoire, qu’il provient donc d’une tombe et n’a pas été retiré lors du transfert... Sur le plan du mobilier retrouvé à proximité de la plate-forme, dans la Huaca de la Luna, l’objet le plus extraordinaire reste à ce jour cette cape-trophée en or, à tête de puma, découverte en 1999. En sait-on plus sur elle ? Pense-t-on toujours découvrir une tombe majeure sur le site de Moche, comparable à celle du Seigneur de Sipán  ? Cette pièce est figurée, de manière très reconnaissable, sur des vases en céramique peinte où elle est associée à un rituel d'adoration comprenant une prise de coca, sous une sorte d'arc bicéphale, dans lequel on a cru voir, soit un arc-en-ciel, soit la Voie lactée. Certains ont proposé qu'il fallait y voir une sorte de triomphe des guerriers vainqueurs des combats rituels. L'interprétation est de toute façon très difficile. Quoiqu'on ne puisse rien exclure, il apparaît peu probable qu'une tombe de l'importance de celle de Sipan ait échappé aux nombreux pillages qui ont eu lieu sur le site de Moche depuis le XVIe siècle. Pillages qui ont été favorisés par la proximité d'une ville coloniale espagnole importante et dont certaines opérations sont consignées dans les archives locales. Votre dernière découverte, sur la plate-forme de Uhle, a fait sensation.  Il s’agit d’un masque de cuivre assez particulier qui était déposé au niveau des genoux du défunt. En quoi est-il surprenant ? Les masques funéraires n'étaient pas rares dans les tombes de l'élite mochica. Cependant, ils sont en tôle de cuivre repoussée ou martelée, très mince et souvent tellement oxydée qu'il ne reste plus de métal sain. Dans nos fouilles — quand la tombe a été revisitée par les mochicas —, le masque est réduit à des centaines de petits morceaux et toute reconstitution est impossible. Les conditions de brutalité des opérations de pillage des tombes ont certainement empêché beaucoup de ces masques d'être récoltés. Néanmoins, celui-ci a plusieurs caractères intéressants : d’abord, il est très élaboré puisque le nez a été appliqué et soudé, au lieu d'être simplement repoussé, les yeux ont été également fabriqués à part et collés, et les sourcils soudés individuellement à partir de fils de cuivre ; ensuite  il  n’est  pas  posé  sur  le  visage  du  défunt  mais,  comme  vous Les tombes de l’élite mochica au pied de la Huaca de la Luna Claude Chauchat Directeur de recherche au CNRS. Laboratoire Archéologie des Amériques. Université Paris X Nanterre. Amérique du Sud Plan du site de Moche. Les fouilles de la mission française se concentrent sur la plate-forme de Uhle qui jouxte le côté ouest de la Huaca de la Luna  © Claude Chauchat  Nous avons d’abord constaté   que les Mochicas   avaient des comportements étranges   à l’égard de leurs morts ” Tombe 22. Le défunt repose entouré de 48 vases, d’objets en métal, des restes d’un camélidé (crâne et extrémités de pattes) et d’une mandibule de chien.   © Art précolombien Interviewes des chercheurs, abécédaire llustré, expos, meilleurs sites web, découvertes et rencontres extraordinaires.