Pour nombre de vos collègues, vous êtes le chercheur qui « ose » établir des liens entre les iconographies précolombiennes andines et certaines mythologies des Indiens qui vivent actuellement dans les Basses Terres d’Amazonie. Expliquez-nous Croyez bien que je n’ai pas établi ces connexions d’entrée avec les Paracas ou les Mochicas ! Elles se sont imposées petit à petit après des années d’études sur le terrain. À l’origine, mon travail d’ethnologue porte sur les populations des Basses Terres, en Amazonie du Nord-Ouest, et plus précisément sur les Miraña de Colombie (carte ci-contre). Ce peuple a une mythologie complexe. Pour la comprendre, je me suis longtemps intéressé aux peuples amazoniens voisins, du Brésil central, situés à l’Est. Voyant que je n’obtenais que de maigres résultats, je me suis tourné vers l’Ouest, en direction des Andes. Et là, parmi les divinités et les visions du monde qui prospèrent du côté de Carchi et de la frontière équatoriano-colombienne, j’ai discerné ce que je nomme désormais une icône. Celle des « Quatre Singes ». Un élément iconographique non pas simplement copié d’une société à une autre, mais qui renvoie à un référent mythologique. Le même que celui auquel se référent les Miraña aujourd’hui, à savoir quatre étoiles bien précises de la constellation d’Orion.   Pour nos lecteurs qui ne sont pas familiers de l’astronomie, comment se présente cette constellation ? C’est l’une des plus visibles. Ses étoiles sont facilement repérables à l’œil nu, partout dans le monde. Quatre d’entre elles forment un trapèze au centre duquel trois étoiles sont non seulement voisines, mais parfaitement alignées, connues en France sous différentes appellations : le Baudrier d’Orion, les Trois Rois ou encore les Trois Mages. Sous nos latitudes, étoiles et planètes se déplacent d'est en ouest suivant un angle incliné avec l’horizon. En Équateur, ce déplacement est tout à fait différent. Il se fait verticalement. D'est en ouest, bien sûr, mais selon un axe perpendiculaire à la ligne d’horizon. Les étoiles montent tout droit, passent au zénith et redescendent derrière vous dans une position inversée. Les « Quatre Singes » symbolisent les quatre étoiles du trapèze… Précisément. Les singes représentent ces étoiles que je qualifie de périphériques et qui ont une première propriété. Elles signalent constamment l’est véritable alors que le soleil ne le fait qu’aux moments des équinoxes. Dans notre vie quotidienne, savoir où se situent l’équinoxe et les solstices n’a plus de réelle importance. Il en va autrement dans les sociétés amérindiennes où le calendrier agricole a, de tout temps, tenu une place considérable. Pour ce qui nous concerne ici, il importe de savoir que dans l’année, la constellation d’Orion passe par deux phases en opposition complémentaire. Dans une première, Orion précède le coucher de la lune à l’horizon occidental. Dans une seconde, elle précède le lever du soleil à l’horizon oriental. J’ajoute que la constellation présente une autre particularité. Lorsqu’elle se trouve au zénith, chacune des étoiles périphériques occupe un quart de la voûte céleste. Rappelons, au passage, qu’une quadripartition de l’espace terrestre faisait déjà partie des fondamentaux de l’Empire Inca. Il est probable qu’une partition similaire ait été recherchée dans l’espace céleste. Revenons aux étoiles périphériques d’Orion. Pourquoi les figurer par des singes ? Les singes dont il est question ne sont pas ordinaires. Ceux auxquels se réfèrent les Miraña dans leur mythe sont des petits prédateurs nocturnes. Ils ont des yeux qui brillent la nuit et la particularité de se réfugier le matin dans des troncs d’arbres creux. Selon la mythologie miraña, cela leur permet d’aller sous terre. Comme les astres majeurs qui, selon eux, voyagent la nuit dans l’inframonde… De quelle espèce de singe s’agit-il ? Avant cela, il faut savoir que le nom de ces singes nocturnes est aussi donné, en Miraña, à des araignées qui sont chassées par des guêpes parasitoïdes. L’espèce de singe en question est le singe nocturne Aotus sp. connu sous le nom de douroucouli en Guyane française. Un premier nom latin Nyctipitheci felinus lui avait été donné par Humboldt au XVIIIe siècle qui nommait souvent les espèces rencontrées à partir des noms vernaculaires. En l’occurrence, le nom latin désigne des « singes nocturnes jaguars ». Le fait d’être « jaguar » souligne chez les populations amazoniennes, leur qualité prédatrice. Et de fait, le douroucouli est le seul singe à la fois nocturne et prédateur. Dans l’iconographie des Andes, ils sont figurés avec un pelage tacheté, un corps et une face de singe, ce qui porte à équivoque dans les identifications (certains y verront plus un jaguar qu’un singe ou inversement). Mais ce qui importe est la manière dont les Amérindiens ont mis à profit ces qualités pour illustrer celles des astres. Dans l’iconographie carchi, par exemple, des singes sont placés par paire, à cheval, symétriquement par rapport à un axe central et forment un trapèze qui est là pour rappeler celui formé par les étoiles périphériques d’Orion. Dans l’art amérindien, un tronc creux peut être figuré sous la forme d’un cercle. Il est en coupe, vu de dessus. Cette séquence se retrouve au sein du mythe miraña dans lequel Lune poursuit les singes, ses beaux-frères, qui trouvent refuge dans un tronc creux de palmier. Lune y glisse sa tête pour les apercevoir. Lesquels s’en saisissent. La tête est coupée, roule et tombe dans l’inframonde avant de déclencher toute une cascade d’événements.   La constellation d’Orion telle qu’elle apparaît en Equateur. Montante  à  l’Est  et  descendante à  l’Ouest  (le trait blanc vertical figure l’équateur céleste). Au centre  :  les trois étoiles  alignées  du Baudrier d’Orion. Une déité majeure précolombienne  révélée par l’étude de la mythologie des Miraña d’Amazonie Dimitri Karadimas Ethnologue (CNRS). Laboratoire d’anthropologie sociale. Amérique du Sud La constellation d’Orion telle qu’elle apparaît en Europe. Au centre du trapèze : les trois étoiles alignées sont appelées “le Baudrier d’Orion” ou “Les trois Rois” Carte de répartition des groupes ethniques Singe nocturne (douroucouli) Art précolombien Interviewes des chercheurs, abécédaire llustré, expos, meilleurs sites web, découvertes et rencontres extraordinaires.