Tissu  peint (origine indéterminée). Entourée  des «  Quatre Singes »  (au pelage tacheté) placés en trapèze et se faisant face, la guêpe parasitoïde figure sous les traits d’un person- nage porteur de bâtons et d’une coiffe surmontée d’un tumi. La ceinture de serpents fait fonction de la troisième paire de pattes.     Photothèque A. d’Orval Tissu peint (origine indéterminée). Située entre deux scolopendres, une guêpe parasitoïde anthropomorphe figure ici avec ses longues antennes. Les «Quatre Singes» sont remplacés par quatre oiseaux. © Photothèque A.d’Orval ©    Quel lien établissez-vous avec la réalité astronomique ? Pendant  six  mois,  la  constellation  d’Orion  est  « montante » et associée au soleil.  Durant  les  six  autres  mois,  elle est  « tombante » et liée à la lune. La base du trapèze la plus courte est alors dirigée vers le bas. Dans l’art amérindien, ces dispositions donnent une indication de l’horizon figuré (est ou ouest). L’ensemble se traduit par des figurations amusantes, car les compositions concordent avec les configurations astronomiques. Sur des ornements de nez carchi, par exemple, les « Quatre Singes » sont représentés la tête en bas, se faisant face par paire, accrochés à des croissants de lune, comme lorsque la constellation se présente à l’ouest. Cet art amérindien n’appartient donc pas au registre strict de la figuration, mais bien à la transposition d’un référent de type astronomique médiatisé par la mythologie et ses personnages relativement mineurs, mais très présents dans les éléments iconographiques. Les trois étoiles alignées au coeur de la constellation d’Orion jouent-elles aussi un rôle et lequel ? Epsilon d’Orion - l’étoile centrale du Baudrier – est à l’intersection des quatre étoiles périphériques. Elle passe par le zénith sous ces latitudes. C’est une espèce de double du soleil qui se lève exactement à l’Est au moment des équinoxes. Le baudrier d’Orion est alors placé à 45° par rapport à l’horizon. Dans l’iconographie, il est représenté de manière verticale ou horizontale, mais il est à chaque fois l’élément central. Pour l’instant, l’on ne perçoit pas franchement de liens entre les quatre singes et les grandes civilisations andines précolombiennes ? Nous y venons. Mais sachez déjà que les « Quatre Singes » sont présents dans l’iconographie mochica. Ils figurent en particulier dans une scène célèbre, à proximité d’un couple enlacé dans une position non équivoque. Le fait est qu’on trouve les « Quatre Singes » le plus souvent associés, dans les mythologies anciennes et actuelles, à d’autres personnages. Lesquels ? Les deux astres majeurs, « Soleil du milieu » ou « Soleil de la guerre » et « Raie » notamment. Pour les Miraña, par exemple, « Soleil » est fils de « Lune ». « Raie » descend des « Quatre Singes ». Il est né d’une union incestueuse de ces derniers avec leurs sœurs. Les Miraña ont remarqué qu’il existe une similitude formelle entre la raie - le poisson plat que l’on connaît - et le placenta humain. Ils utilisent la figure de la raie pour évoquer le placenta dans leur mythologie. Ainsi, le personnage de « Raie » représente le placenta de Soleil. Nous sommes ici dans des rapports d’analogie formelle. Ce qui génère des images souvent énigmatiques. Nous nous éloignons d’Orion… Au contraire. Les Miraña n’utilisent pas systématiquement les « Quatre Singes » pour évoquer la constellation d’Orion. Ils recourent aux singes tombants pour évoquer qu’elle se situe à l’Ouest et à « Raie » montant pour figurer qu’elle est présente à l’Est. Du coup, chacun des deux astres est associé avec une personnification d’Orion qui lui correspond : Lune avec les Quatre singes et son fils Soleil avec le fils des singes, « Raie ». Le rituel miraña fait explicitement référence au mythe qui célèbre la victoire de ce personnage central qu’est Souffleur de sarbacane - devenu « Soleil du Milieu » - sur son rival « Raie » qu’il tue d’un coup de lance en plein cœur. Pourquoi dites-vous que « Souffleur de sarbacane » est le personnage central ? Parce que « Souffleur de sarbacane » est le fils d’Astre (Soleil ou lune suivant l’horizon auquel il est associé) et le Maître des animaux. Le héros mythique qui va devenir « Soleil du Milieu » et « Soleil de la Guerre » après avoir vaincu les poissons (lorsqu’ils étaient encore des personnes). C’est également lui qui va instituer l’anthropophagie… Mais voici le plus important. Dans les mythologies où il intervient, ce personnage central anthropomorphe représente en réalité une guêpe parasitoïde. Dimitri Karadimas présente la photo d’un personnage costumé et masqué miraña qui laisse apparaître, au niveau de l’entrejambe, une longue barre de bois qui s’avance vers l’avant… Le pénis que vous voyez là est une anthropomorphisation du dard - de fait, l’ovipositeur - et de l’abdomen de la guêpe. Lorsqu’elle pique une mygale ou une chenille, la femelle a un comportement qui, lorsqu’il est anthropomorphisé, est décrit comme une pénétration, un acte copulatoire. Dans le cas présent, le sperme est remplacé par la larve que la guêpe implante dans le corps paralysé de l’insecte parasité qui va jouer, à ses dépens, le rôle de la « mère nourricière ». Une « mère » involontaire à laquelle la guêpe, lorsqu’il s’agit d’araignées, coupe parfois les pattes pour l’empêcher de s’enfuir… L’ethnologue revient à l’image du costume masque miraña et fait remarquer les petites excroissances situées en haut de la tête du personnage. Ce ne sont pas des cornes, mais les mandibules de l’hyménoptère qui lui servent de « pince » pour transporter ses proies jusqu’aux alvéoles qu’elle a confectionnés en terre mâchée. De même, les plumes que l’on croit discerner sur nombre de tissus ou de céramiques figurent en réalité les antennes d’une guêpe parasitoïde. Laissez-vous entendre que les précolombiens des Andes et de l’Amazonie du Nord-ouest ont choisi de placer cet insecte au rang suprême de leur panthéon ? Peut-être pas suprême, mais dans une place centrale certainement. Et ce, pour une excellente raison au moins. C’est à cette guêpe que ces peuples d’agriculteurs devaient leur survie lors des pullulations ou invasions de chenilles. J’imagine aisément qu’ils ne voyaient pas en elle un être comme les autres, mais un véritable « sauveur ». Il faut aussi savoir que les groupes indiens du Nord-Ouest amazonien considèrent aujourd'hui qu’un de leur personnage le plus important, Yurupari, est en fait une guêpe parasitoïde. Par ailleurs, les Andins et les Amazoniens avaient observé sa façon inusitée de se reproduire et constaté que du corps de l’araignée ou de la chenille inséminée apparaissait après quelque temps - comme dans le film Alien - une réplique de la guêpe. C’est ce qui me fait affirmer aujourd’hui, à propos du vase mochica sur lequel figure une « mouche », tête en bas, au-dessus de squelettes en train de  danser,  que  cet  insecte  est  en  réalité  une  guêpe  ou  un  hyménoptère,                    Représentation de l’âme                       chez les Mochicas                           Costume  masque  miraña  représentant  le  Maître des animaux. Anthropomorphisation   d’une   guêpe   parasitoïde,   le   phallus représente  le dard  de  l’insecte. Rituel des esprits des animaux, 1993, moyen Cauqeta. Photo Philippe Blanchot