Les découvertes archéologiques s’enchaînent en Amérique du Sud et notamment au Pérou, qu’en pensez-vous  ?  Effectivement, après la Señora de Cao, cette momie d’une grande prêtresse mochica qui porte encore des tatouages, les Américains ont fait la preuve que le site de Chankillo, localisé sur la côte bord du Pérou, et daté de la période formative (vers 1000 av. J.-C.)  était un observatoire. Ces travaux ont renforcé nos convictions. Nous le supposions, mais nous n’en étions pas certains jusque-là. Et puis, de notre côté, nous avons été confrontés à la découverte, par un collègue péruvien, Zenovio Valencia, qui travaille, à Cusco, avec l’organisme Copesco (Convention Pérou-Unesco) de cette extraordinaire mosaïque de lamas qui orne les terrasses supérieures du site inca de Choqek’iraw. C’était complètement inconnu jusqu’ici… Le site de Choqek’iraw est situé à 3000 mètres d’altitude. Avec son ensemble de structures et de terrasses, il est souvent comparé à Machu Picchu. Quels sont ses points de ressemblances et de différences ? À en juger par les matériaux utilisés et par l’architecture des différents édifices, les deux sites sont de la même époque et sont aussi importants. J’ai daté Choqek’iraw de ± 1345, au tout début du règne de Pachacutec* (1438-1471). Il ne fait quasiment pas de doute qu’il s’agissait d’un sanctuaire. Comparé à Machu Picchu , Choqek’iraw  est un peu plus grand si l’on tient compte de la colline environnante. Cela dit, les fouilles et les relevés couvrent 30 % du site. Choqek’iraw compte davantage de structures de stockage et de terrasses que Machu Picchu. Des terrasses de toutes formes…  En revanche, les bâtiments et les habitats y sont moindres. Ce qui rend le site moins imposant. Par ailleurs, il semblerait que nous soyons - à Machu Picchu cela reste aussi une hypothèse - devant une répartition de la cité en deux moitiés : hanan et hurin. Avec une partie haute, hanan, où résidait au moins temporairement — à l’occasion des fêtes — une élite dirigeante. Sans doute un membre de la famille royale ou quelqu’un qui lui était rattaché. Car l’architecture est plus soignée dans la moitié haute que dans la moitié basse, hurin…. Parmi les points de différence, l’ushnu** est exondé à Machu Picchu, ce n’est pas une colline... Par ailleurs, Choqek’iraw est dépourvu d’intihuatana, cette pierre, semblable à une montagne, qui est devenue le symbole même de Machu Picchu. Et puis Choqek’iraw se distingue avec ses terrasses décorées de lamas en pierres blanches  [ndlr : Patrice Lecoq vient de consacrer à ces terrasses un article de 66 pages dans le Journal de la Société des Américanistes. Référence en dernière page ]. Une telle mosaïque est-elle absolument unique ? Un lama est aussi représenté — je l’ai photographié — à Machu Picchu. C’est un archéologue péruvien qui me l’a montré. Son dessin est grossier et peu apparent, car il est réalisé avec des pierres de même nature et de même coloris que celles de la terrasse. J’ai constaté, l’an dernier, sur le chemin de Machu Picchu, nombre de terrasses dont les escaliers dessinent des motifs. Sait-on ce qui était cultivé à Choqek’iraw ? À Choqek’iraw comme à Machu Picchu, il n’y a pas eu d’étude de pollens au moment des premières fouilles. Depuis, on a retrouvé des pollens de coca sur les terrasses aux lamas. Mais il peut très bien s’agir de restes, en vue d’offrandes faites à certains moments de l’année, comme c’est encore le cas aujourd’hui dans les Andes boliviennes et péruviennes. Nous n’avons pas de certitudes à ce sujet. Dans les greniers, édifiés à Choqek’iraw, des vestiges de maïs ont été retrouvés. Reste à savoir s’il s’agit de maïs archéologique qui date de l’époque inca ? C’est vraisemblable, mais ce n’est pas certain. Car le site de Choqek’iraw était connu à l’époque coloniale et certainement utilisé par les populations campagnardes. C’est ce qu’on oublie de rappeler à propos de Machu Picchu. Quand Hiram Bingham découvre le site, en 1911, le haut personnage qui l’accompagne possède des terres à cet endroit ! Machu Picchu était connu des paysans. Donc, il est logique de penser que lorsque le site de Choqek’iraw a perdu son importance cérémonielle, des populations civiles locales sont venues exploiter les terrasses pour y planter, entre autres, du maïs, des courges et du piment. Comme elles le font ailleurs, sur d’autres sites archéologiques, au grand dam des archéologues… Vous parlez de terrasses à vocation cérémonielle, est-ce à dire qu’on y cultivait, par exemple,  du maïs destiné à fabriquer la chicha, la bière des grandes fêtes ? C’est possible. Mais rien ne dit que c’était vrai pour toutes les terrasses. Il devait bien y avoir aussi des parcelles destinées à nourrir la population. À mon avis, notre perception est faussée par le fait que nous voyons un site abandonné. Mais il y a d’autres questions :  qu’est-ce qui justifiait qu’il y ait autant de terrasses et donc de terrains ? Qui dit que toutes les terrasses sont contemporaines ? Peut-être les Incas pratiquaient-ils la rotation des cultures ? Il faut aussi compter avec l’aspect politique. Je fais référence à cette grande terrasse qui caractérise le site et qui devait sans doute montrer à tous l’importance de l’Inca. Encore une question : les terrasses étaient-elles toutes exploitées en même temps ? Cela fait beaucoup d’interrogations. Sans compter celle-ci  propre aux « terrasses aux lamas » : si vous faites pousser de la coca ou du maïs devant les mosaïques, les plantes finissent par les dissimuler… Peut-être était-ce tout simplement symbolique ? C’est une de nos hypothèses. Même caché, le lama confère sa force aux plantes qui se trouvent à côté. Il suffit de savoir qu’il existe. Il  en est de même Choqek’iraw le nouveau Machu Picchu ? Patrice Lecoq Directeur scientifique du projet archéologique français de Choqek’iraw jusqu’à 2006 Directeur de Recherche Université Paris I - Panthéon-Sorbonne Amérique du Sud © CLBR Insérées  dans chacun des murs de soutènement, des  pierres dessinent, en blanc, des représentations de camélidés  “Pierre  angulaire”  de  l’économie, le  lama fournissait laine  et  viande. Il   transportait  aussi   jusqu’à   30  kg sur  son  dos  © © Colline  aplanie, l’ushnu  de  Choqek’iraw  domine le site © Les terrasses aux mosa ïques de Choqek’iraw © Art précolombien Interviewes des chercheurs, abécédaire llustré, expos, meilleurs sites web, découvertes et rencontres extraordinaires.