Vous vous insurgez contre la destruction de milliers de sites archéologiques dans la vallée du rio Moche, sur la côte nord du Pérou. Comment expliquez-vous un tel nombre de vestiges ?   Vous avez raison de dire que je m’insurge. Mais c’est à la hauteur de mon inquiétude. Le patrimoine archéologique de mon pays ne se réduit pas à Machu Picchu . Il y a tant d’autres sites à valoriser qu’il devient urgent de protéger des dizaines de vallées. Comme celle du Moche qui connaît des destructions terribles de son exceptionnel patrimoine archéologique. Et ce, alors qu’une nouvelle lecture de l’espace préhispanique est encore possible ! Pour en revenir à votre interrogation, la vallée du rio Moche concentre effectivement des milliers de vestiges. Un ensemble extraordinaire de constructions et de canaux d’irrigation.  Des lieux occupés dès la période pré-céramique, avec aussi des sanctuaires et des chemins tracés et parcourus depuis le paléolithique. Sans compter les vestiges naturels : des montagnes, des rochers et des chaos de roches qui nous interpellent aujourd’hui… Pour quelles raisons ? C’est désormais admis : le sacrifice humain était une pratique courante dans l’ancien Pérou. Nous en avons des preuves presque partout. Dans la vallée du Moche, l’archéologue Steve Bourget a été le premier à trouver, sur les plates-formes de la Huaca de la Luna, les restes épars de jeunes adultes sacrifiés autour d’un rocher. Avant sa découverte, personne n’aurait donné un sou pour cet élément naturel, ce monolithe d’environ deux mètres de haut. Nous savons maintenant que ces rochers jouent un rôle important dans les sacrifices humains. Comme à Tucume dans la vallée du Lambayeque . Ce type de monolithe n’a rien de particulier, apparemment. Pourtant, il est au centre de la composition urbaine des sites. C’est là que tout commence… José Pineda Quevedo saisit une photo. Au sol, rien ou presque ne vous indique que cette pierre joue un rôle majeur dans la composition urbaine du site de Menocucho. Sur cette photo aérienne, vous distinguez la pierre. C’est ce tout petit point. Elle est au centre de cette place publique qui date de 1 700 ans avant J.-C. A mon avis, il y a quelque chose à voir avec la nature. La géographie est sacralisée. Reste à savoir si les rochers à l’intérieur des sites sont en relation avec les montagnes voisines ? Ou s’ils ont une valeur sacrée en eux-mêmes ? J’observe en tout cas que ces rochers sont en alignement avec les pyramides*, elles-mêmes orientées vers le  sommet  des  plus  hautes  montagnes   sur la plupart desquelles  se  produisent  les « lomas ». C’est-à-dire… Il s’agit d’un phénomène naturel. Sur la côte nord, l’humidité vient de la mer. Elle forme des nuages qui, poussés par le vent, se condensent au contact des sommets des montagnes les plus élevées. C’est ainsi que certains sont couverts de végétation. Les Amérindiens de la côte y voyaient des « apus » (mot quechua signifiant Dieu secondaire et utilisé pour désigner un mont tutélaire). Nombre d’ensembles monumentaux de la vallée du Moche, et pas seulement les huacas de la luna ou del sol ou la pyramide de la huaca El Higo en Chan Chan, sont orientées vers ces sommets tutélaires. C’est pourquoi j’exclus le mont Blanco de la liste des monts tutélaires majeurs. Certes, il domine la Huaca de la Luna et constitue à l’évidence un site de grand valeur pour les  Mochicas , mais il ne s’y produit pas de « lomas» et aucun grand monument n’est orienté vers lui. Dans l’iconographie mochica on voit des scènes de sacrifices humains, des gens sont précipités du haut des montagnes qui accueillent une végétation et faune sauvage. Par comparaison Steve Bourget suggère que c’est au mont Blanc que ce rituel était exécuté. Je ne suis pas d’accord, je m’y suis rendu dernièrement pour le vérifier – en plus, on ne peut pas, pardonnez ce détail, y précipiter de prisonniers. Les pentes ne sont pas assez abruptes. Il nous faut donc regarder vers montagne Chiputur, ou plus loin, plus haut, vers le milieu de la vallée du Moche. Là où les montagnes la dominent. Les sommets sont à plus de 1000 mètres et recouverts de végétation. A l’évidence, ce sont les montagnes les plus sacrées. Et les chaos de roches ? Ce sont de gros blocs naturels qui n’ont jamais été déplacés. On y trouve adjoints parfois des pétroglyphes. Ces chaos se trouvent sur les crêtes et les flancs de la vallée, parfois entourés de murs. Comme à Ventarrón, dans la vallée de Lambayeque où le site était recouvert par une décharge publique. Expliquez-nous… Il est venu aux oreilles de l’archéologue Walter Alva que des pilleurs avaient retrouvé des fresques en lisière d’un énorme tas d’immondices. Après une première investigation, le site a été nettoyé. Ce qui a tout de même nécessité de remplir 150 camions ! Mais cela valait la peine, car Ventarrón s’annonce riche en découvertes extraordinaires. L’équipe d’archéologues dirigée par Nestor Alva, le fils de Walter, a déjà mis au jour, à proximité d’un foyer daté au carbone 14 du pré-céramique, une frise exceptionnelle qui reproduit, deux millénaires avant celle des Mochicas, la fameuse scène de la chasse aux cerfs. Il faut s’attendre à d’autres trouvailles fabuleuses du même genre. Mais revenons aux chaos de roches. Certains ont la forme d’animaux. Comme sur « Je me bats pour que mon pays ne perde pas la mémoire » José Pineda Quevedo Architecte. Docteur de l’Université Paris III. A enseigné l’architecture et l’urbanisme du Pérou précolombien dans les Universités nationales d’Ingénierie et de San Marcos de Lima. Amérique du Sud            La  Pyramide  du  Soleil (la plus grande pyramide d’Amérique du Sud)            a  été  pillée  au temps de  la Conquête. Pour l’éventrer, les Conquista-            dors  ont  détouné  le cours  du  rio voisin pour accéder aux  richesses            que la “huaca” était supposée contenir. Photo © José Pineda           Tristes constats sur le site de la pyramide de Menocucho.  Une           large  trouée a été faite par les  pilleurs  à la base de la pyramide et             les traces  du  saccage sont partout manifestes. ©  Photos José Pineda . Art précolombien Interviewes des chercheurs, abécédaire llustré, expos, meilleurs sites web, découvertes et rencontres extraordinaires.