Il vous revient d’avoir été le premier à découvrir en Guyane des milliers de monticules datant de l’époque précolombienne. Expliquez-nous… Cette découverte remonte à 1989. On m’opposait à l’époque qu’il n’y avait pas de buttes construites par les hommes sur la basse plaine côtière des Guyanes, comme il en existe dans plusieurs régions d’Amazonie. On me traitait de fou. Dès lors j’ai décidé d’aller voir par moi-même, à bord d’un ULM. En multipliant les vols, j’ai trouvé et photographié des milliers de buttes disposées en damier. On sait aujourd’hui qu’elles recouvrent plus de 3000 hectares. J’ai le souvenir d’un pédologue qui, en voyant mes images, m’a dit n’avoir jamais vu pareilles buttes lors de ses marches à travers les savanes où il venait de passer 20 ans… L’idée qu’il s’agissait de champs surélevés s’est-elle imposée tout de suite ? Pas du tout. J’ai dû travailler avec des géomorphologues et des pédologues pour démontrer qu’il ne s’agissait aucunement d’un phénomène d’argile gonflante et que ces buttes ne pouvaient pas être d’origine naturelle. Leur forme est trop régulière et puis coexistent des buttes rondes et allongées. L’hypothèse d’une origine humaine s’imposait donc, sauf qu’on me répondait souvent que ces monticules étaient l’œuvre de bagnards ou d’esclaves. Pour en avoir le cœur net, je me suis approché des historiens qui ont d’emblée rejeté cette possibilité, car un tel travail n’a jamais été mentionné. Par ailleurs, des buttes identiques existent au Surinam. Cela aurait signifié que les bagnards ou les esclaves qui s’étaient échappés avaient continué à construire – de leur propre chef - des buttes par milliers. Impensable. Avant de vous interroger plus avant sur ces buttes qu’entendez-vous par « il en existe dans plusieurs régions d’Amazonie » ? Je viens de parler du Surinam, mais l’on trouve des buttes comparables au Venezuela, en Bolivie, en Colombie, en Equateur et au Pérou. Elles sont localisées tant dans les Hautes Terres andines que les Basses Terres amazoniennes et du littoral pacifique. C’est une Amazonie élargie… Il y a autant d’Amazonie que de chercheurs. Selon les auteurs, sa surface varie entre 6 et 8 millions de km². Tout dépend de ce que chacun y met. Les Brésiliens ont tendance à limiter l’Amazonie au seul bassin de l’Amazone, avec ses quelque 500 affluents dont vingt qui dépassent 1500 km de long. C’est-à-dire l’Amazonie Légale ou Amazonie brésilienne. Or, l’Amazonie déborde dans huit autres pays : la Bolivie, le Pérou, l’Equateur, la Colombie, le Venezuela, le Guyana, le Surinam et la Guyane française. Les Guyanes côtières font-elles partie de cette Amazonie légale ? Elles sont souvent mises en dehors. Cela se comprend car les Guyanes de ce territoire compris entre l’Amazone et l’Orénoque apparatiennent à un autre bassin versant. En effet, les fleuves se jettent dans l’Atlantique et pas dans l’Amazone. Mais, en réalité, les Guyanes font bien partie de l’Amazonie. C’est à s’y perdre… A dire vrai, toutes ces divisions n’ont pas beaucoup de sens. C’est comme tenter d’étudier, séparément du reste, le passé de la Guyane française. Les fleuves marquent des frontières géopolitiques récentes. La réalité, c’est que les Amérindiens vivent et ont toujours vécu de part et d’autre des fleuves. Personnellement, je ne prends pas en compte les frontières. Lorsque je dessine des cartes, je n’y mets pas les frontières actuelles, parce qu’elles troublent la lecture plus qu’autre chose. Tout de même, considérer que l’Amazonie mesure entre 6 et 8 millions de km², cela laisse entendre qu’il y a une Amazonie minimale et une Amazonie maximale… Effectivement. L’Amazonie minimale, c’est le Bassin de l’Amazone. L’Amazonie maximale, ce serait toutes les savanes alentour, la côte pacifique (pas la désertique), mais la moitié de la côte équatorienne en remontant sur la Colombie et une partie des petites et grandes Antilles. Parce que les populations amérindiennes qui ont peuplées ces dernières viennent de l’Amazonie, du Bassin de l’Orénoque plus exactement. Cette Amazonie maximale intègre des savanes… Bien sûr. Le paradoxe de l’Amazonie, c’est que tout le monde la voit assez homogène. Comme une immense forêt avec des peuples qui se ressemblent. Alors que les paysages y sont très variés. Ce n’est pas qu’un brocoli de forêts. Il y a aussi des hauts plateaux – les Tepuyes (les « Tépouilles ») - qui culminent à près de 3000 mètres au Venezuela, la várzea (les plaines alluviales), les grandes savanes herbeuses et les savanes inondables, etc. En réalité, c’est la plus grande biodiversité du monde. Quant aux populations locales, il y a 20 ans, elles parlaient 400 langues. Il y avait alors plus de 80 familles linguistiques. L’exploitation à grande échelle de l’Amazonie a fait depuis beaucoup de ravages. Tellement que le nombre de langues parlées est tombé à 130*. Que sait-on du peuplement de l’Amazonie précolombienne ? Les premiers chasseurs-cueilleurs sont arrivés il y a environ 10 000 ans, en  « L’Amazonie était considérablement plus peuplée à l’époque précolombienne » Stéphen Rostain Directeur de recherche. Archéologue spécialiste de l’Amazonie. UMR 8096 « Archéologie des Amériques » CNRS/Univerisité de Paris 1   Amérique du Sud Vue aérienne d’un complexe de champs surélevés précolom- biens dans une savane inondable du littoral de Guyane. © Photo Stéphen Rostain   La Guyane entre l’Orénoque et l’Amazone. D’ouest en Est, le   Guyana, le Surinam et la Guyane française   Complexes de champs surélevés   PlaIne côtière       Intérieur forestier Carte  des  ensembles  de  champs  surélevés  du  littoral des Guyanes © Dessin Stéphen Rostain Art précolombien Interviewes des chercheurs, abécédaire llustré, expos, meilleurs sites web, découvertes et rencontres extraordinaires.