Lise Mész Amérique du Sud De jeunes archéologues témoignent Vous avez l’ambition – c’est le titre de votre thèse - d’apporter  « une contribution à une redéfinition du « Formatif » péruvien. En quoi était-ce nécessaire ? Cette période ancienne est déterminante dans l’histoire des sociétés andines. L’étude des principaux phénomènes culturels qui l’ont marqué, notamment  Cupisnique  et Chavín , présente un intérêt majeur puisqu’ils constituent la matrice des civilisations péruviennes postérieures. Analyser « l’horizon Chavín » et redéfinir les phénomènes culturels Cupisnique et Chavín, c’est tenter de comprendre la genèse des fondations de la culture andine, ce moment crucial où se sont élaborés et figés les codes socioculturels fondamentaux des sociétés du Pérou préhispanique. Or, le moins qu’on puisse affirmer, c’est que s’immerger dans l’étude du Formatif donne l’impression d’un grand flou et d’une connaissance très approximative de certains sites, dont les résultats des fouilles n’ont pas été publiés ou partiellement. Pour nos lecteurs qui ne sont pas familiers du vocabulaire ad hoc, quelles définitions donnez-vous à ces deux appellations : Formatif et Horizon ? Le Formatif est une longue période chronologique entre 2500 avant notre ère et le début de notre ère, c’est-à-dire entre la fin de la période archaïque et le début de la première période intermédiaire, dite des cultures régionales. La fin du Formatif se caractérise par une période de forte homogénéité culturelle sur l’ensemble du territoire, appelée « horizon ». Quel distinguo faites-vous entre Cupisnique et Chavín ? Selon les connaissances communément admises, la « culture Cupisnique » (1500-200 av. J.-C.), sur la côte septentrionale se caractériserait principalement par sa production de céramiques à anse en étrier. La « culture Chavín » (1200-200 av. J.-C.), quant à elle, représenterait ce premier horizon de la chronologie péruvienne*. Son centre principal, Chavín de Huántar, se situe dans la sierra septentrionale du Pérou, sur le versant oriental de la Cordillère Blanche. Ce travail de recherche tend à démontrer que Cupisnique peut être défini en tant que culture à part entière. Elle présente, en effet, des caractéristiques qui la distinguent dans plusieurs domaines : architectural, funéraire, iconographique et celui de la production matérielle.  Chavín de Huántar  apparaît, en revanche, comme un centre cérémoniel unique au statut particulier. L’ensemble de ses spécificités en témoigne et appuie l'hypothèse d’un haut-lieu de pèlerinage, déjà proposée par certains spécialistes. Le décor étant planté, entrons dans le vif du sujet. Dans votre thèse, vous remettez réellement en question un certain nombre de dogmes relatifs à la période formative péruvienne. Expliquez-nous…   Tout d’abord, notre perception des concepts Cupisnique et Chavín et de la chronologie péruvienne a largement été influencée par les théories évolutionnistes et diffusionnistes du XIXe siècle. Plusieurs hypothèses reposent encore aujourd’hui sur des postulats obsolètes qu’il est nécessaire de réévaluer. Par exemple, le terme de « Formatif » est issu d’une terminologie évolutionniste qui laisse sous-entendre que les sociétés de cette époque n’étaient pas encore organisées ou hiérarchisées. Par ailleurs, selon un modèle diffusionniste, Chavín est toujours considéré comme la « culture-mère » des civilisations andines et Chavín de Huántar comme l’unique centre diffuseur de cette culture sur une aire géographique très étendue. Selon cette vision expansionniste et diffusionniste - aujourd’hui contestable -, la culture Chavín aurait donné naissance à l’ensemble des manifestations culturelles de cette époque, dont le style céramique Cupisnique. Lequel ne correspondrait qu’à la variante côtière du phénomène pan-andin Chavín. Enfin, l’ethnocentrisme a influencé l’élaboration de la chronologie du Pérou ancien qui semble avoir été calquée sur les modèles occidentaux… Notre vision de cette période est donc erronée ? En réalité, très peu de travaux ont été consacrés à l’ensemble de cette période. Ceci favorise l’accentuation de micro-régionalismes et contribue à donner une vision parcellaire et donc fausse du Formatif. Une vision lacunaire… Oui. Le Formatif est une période mal définie et partiellement étudiée. Sa chronologie reste très approximative et la datation des sites se fonde très souvent sur les évolutions stylistiques des décors de la céramique ou de la sculpture. Il n’existe pas, à ce jour, de synthèse actualisée. Les résultats des fouilles sont rarement corrélés et il n’y a pas de mise en correspondance des séquences d’occupation des sites. C’est là que vous intervenez… Face à ces constats, il s’est avéré nécessaire d’entreprendre un véritable travail de fond.  Pour porter un regard critique sur des concepts culturels teintés des doctrines d’un autre siècle ou d’ethnocentrisme. Et de proposer une synthèse des connaissances, fondée sur une chronologie fiable. Je me suis donc attachée à réévaluer les données chronologiques et archéologiques de la période formative, mais aussi à redéfinir des phénomènes culturels qui caractérisent la fin de la période ou « l’horizon culturel », au regard de ces données réévaluées et des résultats récents de fouilles archéologiques. Un nouveau modèle d’interprétation de l’horizon culturel Cupisnique Chavín Docteur en archéologie préhispanique. Université Paris-Sorbonne-Paris IV Bouteilles à anse en étrier cupisnique. Morro de Eten. Haut : 18 et 21 cm Photos Lise Mész La thématique de la tête trophée est omniprésente dans l’iconographie religieuse du Pérou ancien et plus particulièrement dans l’aire culturelle cupisnique.   Bien antérieure  à  l’émergence  des  centres   culturels  du du formatif moyen et tardif, elle apparait pour la première fois  à  Cerro Sechin à la fin du formatif initial.  Photos Lise Mész Vase cylindrique de style cupisnique H : 9, cm. Galerie des offrandes. Chavin de Huántar. Photo Lise Mész. Art précolombien Interviewes des chercheurs, abécédaire llustré, expos, meilleurs sites web, découvertes et rencontres extraordinaires.