J’ai participé à plusieurs programmes de recherche au Pérou en tant que responsable de secteur à Chavin de Huántar pendant trois années consécutives et à Limoncarro en 2005. Ces missions m’ont permis d’inscrire mon travail cœur des problématiques de recherche actuelles et d’avoir accès à un matériel inédit en cours d’étude. Lors de ces missions, j’ai également visité plusieurs chantiers en cours de fouille, des sites, des musées, des collections particulières, des réserves archéologiques, et réalisé des prospections pédestres. De nombreux entretiens, pendant toute la durée de mes recherches, avec les spécialistes de la période étudiée (notamment Yoshio Onuki, Koichiro Shibata, John Rick, Silvia Kembel, Henning Bischof, Peter Kaulicke et Rafael Vega-Centeno) m’ont permis d’avancer dans mon cheminement intellectuel et d’enrichir mes connaissances. Par ailleurs, j’ai étudié de manière exhaustive la bibliographie existante, les rapports de fouille disponibles et réuni un grand nombre d’informations auparavant éparses. Commençons par la révision des datations… Une partie de mon travail a consisté à compiler l'ensemble des datations radiophysiques publiées et à rassembler toutes les informations disponibles sur la méthode employée par le laboratoire, les résultats obtenus, la nature et le contexte des échantillons analysés. J’ai ensuite recalibré les 545 datations radiocarbone répertoriées à l'aide du logiciel Oxcal qui permet une comparaison rigoureuse des résultats. M’appuyant sur cette étude, j’ai pu établir un nouveau cadre chronologique général des sites de la période formative et proposer un atlas archéologique, inédit à ce jour, des sites occupés entre 2500 av. J.-C. et le début de notre ère. Chacun dispose ainsi du fondement scientifique des séquences d'occupation proposées par les différentes équipes de recherche. Le bilan de cette étude offre également une synthèse diachronique de la période et recadre des phénomènes culturels qui étaient auparavant confondus, en leur restituant un contexte scientifique. L’étude des interactions culturelles entre les sites contemporains (partage de modèles architecturaux, similarité des assemblages céramiques et motifs ou thèmes iconographiques communs) permet de définir des pôles culturels pour chaque étape du Formatif et de dresser des cartes synoptiques. Qu’illustrent-t-elles par exemple ? Sur la carte synoptique du Formatif moyen, on voit très bien se dessiner quatre grands ensembles culturels, nommés Cupisnique, Nepeña, Chavín et Garagay, avec leurs caractéristiques propres. De fait, vous proposez un outil de référence… Ce cadre peut effectivement servir d’outil pour toute nouvelle recherche portant sur cette période. Il expose les données brutes et objectives. Il fait clairement apparaître la contemporanéité des phases d’occupation de l'ensemble des sites du Formatif. De même qu’il met en correspondance les séquences d’occupation et rend compte des liens culturels entre les sites. Ce travail de récolement et d’analyse critique des données était indispensable pour disposer d’un cadre chronologique actualisé et débarrassé de nombreux présupposés sans valeur scientifique. En d’autres termes, c’est une actualisation des connaissances pour les principaux phénomènes culturels, leurs caractéristiques générales et leur évolution au cours du temps. Enfin, j’ai complété ce travail d’analyse des séquences chronologiques en réalisant des modélisations bayésiennes** pour certaines séries de datations. Je précise qu’afin de proposer de nouvelles hypothèses d’interprétation de l’horizon, cette étude se fonde presque uniquement sur des données découvertes en fouilles. Je crois savoir que vous avez rencontré nombre de difficultés… La difficulté majeure est le manque de données scientifiques fiables. Il existe encore trop peu de fouilles scientifiques avec un enregistrement rigoureux des données stratigraphiques. La restitution des résultats (plans, coupes stratigraphiques, contextes des échantillons des datations radiophysiques) est souvent incomplète. La seconde difficulté réside dans la grande disparité des données ou leur absence sur les contextes domestiques et funéraire. L’intérêt des chercheurs étant porté exclusivement sur l’architecture cérémonielle. Après cette synthèse chrono-culturelle du « formatif » péruvien, vous redessinez les contours des principaux pôles culturels… J’ai bien conscience que cette première phase de la recherche peut paraître technique voire ardue, mais elle pose les bases indispensables d’une réflexion sur la redéfinition du premier horizon culturel péruvien. Et ce n’est qu’à partir d’une révision spatio-temporelle et chrono-culturelle de l’ensemble de la période qu’il était possible de fonder une analyse de l’horizon Cupisnique-Chavín. De fait, la synthèse ainsi opérée favorise la perception des courants culturels qui ont perduré dans le temps et celle des spécificités régionales. C’est ce qui m’a conduit à confirmer qu’une idéologie religieuse et certains principes cosmogoniques unifiaient les sociétés du Formatif moyen et tardif. L’iconographie conventionnelle - centrée sur l’expression du divin et du pouvoir -, est probablement issue d’une élaboration collective par différents pôles culturels, et non du seul rayonnement de Chavín de Huántar sur les autres pôles. Les pôles septentrionaux Cupisnique et Chavín sont très probablement à l’origine du processus d’intégration des sociétés du Formatif moyen et tardif au sein d’une unité culturelle et idéologique pan-péruvienne. La primauté de ce noyau fondateur est corroborée par la présence d’un corpus de grands thèmes iconographiques caractérisés par des conventions scripturales que l’on retrouve dans les centres religieux de ces pôles culturels : Chavín de Huántar, Pacopampa, Kuntur Wasi, Puémape et Limoncarro. Le code symbolique semble avoir été conçu au sein de ces centres de pouvoir de l’aire septentrionale. Pour autant, vous récusez le modèle diffusionniste… A l'issue du bilan critique des données, il semble que l'horizon Chavín ne puisse correspondre ni à l'expansion d'un culte religieux depuis le centre cérémoniel de Chavín de Huántar, ni à la diffusion de son style artistique. Le modèle diffusionniste traditionnel qui explique l’homogénéité culturelle par la diffusion stylistique depuis le centre principal de Chavín de Huántar doit être repensé. Ce phénomène d'homogénéité culturelle qui caractérise la fin du Formatif résulte plus probablement de l'existence d'une même matrice idéologique. Ce socle idéologique peut être perçu comme l’aboutissement d’une interaction culturelle constante et croissante des sites  Chavin de Huantar. Vues de la façade orientale de l’édifice A et détail d’un  escalier “suspendu”. Photos Lise Mész Spatule en os. Las Haldas. Photo Lise Mész. Relief en pierre. 30x28X15 cm découvert en 2005 à l’est de l’édifice E. Chavin de Huantar. Photo Lise Mész. Florero de la Galerie des offrandes, Chavin de Huantar Photo Lise Mész. Plat en céramique, Ancón, côte centrale. Photo Lise Mész. Détails de couronnes mortuaires en provenance de Kuntur Wasi. Photos Lise Mész. Le modèle diffusionniste traditionnel qui explique l’homogénéité culturelle par la diffusion stylistique depuis le centre principal de Chavín de Huántar doit être repensé Voir cadres chrono-culturels en fin d’article. Comment avez-vous procédé ?