Vous avez réalisé de nombreuses découvertes sur l'art mural mochica. Avant de citer les plus importantes, rappelez-nous ce qui caractérise ces décors ? L'art mural mochica est réservé à l'architecture cérémonielle et se trouve sur les huacas, les pyramides à degrés, construites en briques de terre crue (adobes), sur lesquelles était réalisé l'ensemble des rituels religieux. Les décors n'ont pas qu'un rôle décoratif. Peintures et reliefs étaient placés à l'intérieur, mais aussi à l'extérieur des pyramides, c'est-à-dire au vu de tous, pour permettre à la classe dirigeante d'expliquer l'idéologie religieuse et ainsi d'asseoir et de légitimer son autorité politique. Nous sommes donc en présence d'un langage narratif qui servait à impressionner le peuple et à maintenir l'ordre social. Les Mochicas ne connaissaient pas l'écriture. Cette expression artistique revêtait donc une importance considérable. C'est ce qui nous a conduits à nous intéresser à ces vestiges muraux à travers une approche archéométrique, autrement dit physique, appliquée à l'archéologie. C'est le fruit de votre parcours professionnel… Effectivement. J'ai travaillé pendant six ans sur l'art mural et la technologie artistique mochica. En particulier durant mon doctorat que j'ai effectué au Cen- tre de recherche et de restauration des Musées de France (C2RMF). Et ce, en collaboration avec plusieurs projets péruviens dont le Projet Archéologique Huaca de la Luna. Que voit-on sur ces panneaux muraux ? L'iconographie y est en relation avec l'idéologie religieuse.  Les motifs sont essentiellement liés à la cérémonie du sacrifice. L'on y voit des prisonniers qui vont être exécutés, des têtes décapitées, des couteaux sacrificiels que l'on appelle tumis. Nous savons aujourd'hui que de nombreux sacrifiés étaient égorgés. Beaucoup d'animaux et d'êtres anthropomorphes y sont aussi représentés, en lien avec le monde de la mort et des divinités. Sur quoi ont porté vos recherches ? La première problématique concernait la conservation. Car il s'agit de peinture sur terre crue, un support très fragile. Dès que ces peintures et reliefs sont découverts, ils sont soumis à des agressions extérieures et donc en danger. Outre le fait de les protéger par une toiture, par exemple, il est indispensable d'intervenir sur les décors pour les consolider et les conserver. Or les équipes locales, péruviennes, ont observé dans le temps des problèmes de modification de couleurs en raison des traitements. Il est de fait que ces derniers n'ont pas été élaborés pour être utilisés sur la terre crue. Il nous a donc fallu mettre en place un suivi de l'évolution des couleurs à partir de panneaux muraux exposés à l'air libre et d'un appareillage de colorimétrie portable. Grâce à ce travail de terrain et de laboratoire, nous comprenons mieux aujourd'hui ce qui se passe sur les peintures après leur dégagement et pouvons ainsi améliorer les traitements de conservation. Pour en revenir à votre question, nous souhaitions ensuite comprendre comment étaient fabriqués ces peintures et ces reliefs. Quels étaient les matériaux employés ? Où les artisans allaient-ils s'approvisionner en pigments ? Comment réalisaient-ils leurs mélanges de couleurs ? Nous voulions connaître la chaîne opératoire qu'ils suivaient de l'extraction des matériaux à l'achèvement d'un décor mural. Ce que nous appelons " la technologie artistique ". L'archéométrie a donc été choisie, car cette approche reste très peu utilisée dans ce type d'investigation. Comment avez-vous opéré ? C'est un peu technique, mais en deux mots nous avons établi un protocole expérimental en laboratoire. Au final, grâce à la colorimétrie, à des observations de surface, des techniques microscopiques et toute une série d'analyses, nous avons pu connaître tous les composés d'origine minérale ou organique, c'est-à-dire animale ou végétale, présents au sein des peintures. Par ailleurs, nous ne partions pas de zéro.  Nous savions, par exemple,  que les décors étaient exécutés avec cinq couleurs : blanc, rouge, jaune, noir et bleu gris. Nous savions aussi que cet art mural constituait une expression commune à l'ensemble de la société mochica et qu'ils se trouvaient sur tout le territoire. Pour mener à bien notre étude, nous avons donc ciblé notre recherche sur les peintures et les reliefs découverts sur les quatre centres administratifs majeurs du territoire mochica. Pour commencer la Huaca de la Luna, dans la vallée de Moche, qui a été vraiment l'édifice central de notre travail. Là, nous avons prélevé 140 échantillons pour analyse de décors. Des échantillons de cinq phases successives de construction, de la plus ancienne - l'édifice E - daté du troisième siècle apr. J.-C., à la plus récente - la plate-forme 3 -, du 8e - 9e siècle après J.-C. Nous avons ainsi pu travailler sur cinq siècles d'occupation de la Huaca et suivre dans le temps l'évolution des matériaux et des techniques. Nous avons également étudié des fragments peints provenant de Cao Viejo dans la vallée de Chicama, puis de Castillo de Huancaco dans la vallée de Virú. Nous nous sommes également intéressés à des  fragments  de  peintures  murales découverts sur le site de Sipan dans la    De nouvelles découvertes sur l'art mural mochica Véronique Wright Archéologue. Université Panthéon Sorbonne Paris I. Docteur en Anthropologie, Ethnologie, Préhistoire Spécialité : Physique Appliquée à l'Archéologie Précolombienne Amérique du Sud De jeunes archéologues témoignent… Carte illustrant la répartition spatiale des Mochicas sur la côte nord du Pérou. Organisé en deux grandes régions (nord et sud), le territoire Mochica occupait huit vallées fluviales principales avec du Nord au Sud les  vallées  de     :   Piura, Lambayeque, Jequetepeque (Région Mochica nord), puis Chicama, Moche, Viru,Santa et Nepena (Région Mochica sud). D’après Castillo et Uceda©. Détail d'un relief polychrome illustrant un guerrier vainqueur et un personnage de  haut  rang,  suivant  la  procession  des guerriers vaincus, avant la cérémonie de sacrifice (Frontispice Nord, Édifice A, Huaca de la Luna, site de Moche) Photo © Véronique Wright Détail d'un relief polychrome illustrant la divinité récurrente de la Huaca de la Luna (site de Moche), identifiée comme le dieu "Égorgeur" (Ai Apaec), ou Divinité des Montagnes entourée de serpents stylisés (Édifice D, Plate-forme I, Patio 1, Mur Est  Photo © Véronique Wright Art précolombien Interviewes des chercheurs, abécédaire llustré, expos, meilleurs sites web, découvertes et rencontres extraordinaires.