Cette vocation comparative du MAN n’est-elle pas unique ? Ce département d’archéologie comparée est très singulier en Europe. En 1862, dès la constitution de la commission de réflexion pour la création du musée autour de Napoléon III, les sommités de l’époque ont décidé de rassembler ici des éléments d’archéologie pour les comparer aux productions humaines du territoire, dit national. Évidemment, la « récolte » s’est opérée à la manière du XIXe siècle, par des relations d’homme à homme, de scientifique à scientifique, de spécialiste à spécialiste. Mais davantage encore par un réseau de praticiens de l’archéologie, parmi lesquels émergent deux grandes figures : Alexandre Bertrand, le premier directeur de l’établissement — le «  musée des antiquités celtiques et gallo-romaines » a été ouvert en 1867 — et son adjoint, un homme à la très forte personnalité, Gabriel de Mortillet. Ainsi, s’est d’abord constituée une collection de référence à partir d’objets européens au sens large, car liés à l’histoire antique de l’Occident, c’est-à-dire incluant l’Empire romain, la Grèce et le pourtour méditerranéen allant jusqu’aux rives très orientales, selon la grande tradition antiquisante classique française. …et pour tous les autres objets venus d’Asie ou d’Amérique ? Progressivement, ces pionniers ont cédé la place à d’autres érudits. À l’exemple de Salomon Reinach qui a succédé à Alexandre Bertrand. L’homme était « encyclopédiste » et a contribué à augmenter sensiblement la collection de référence.  Et ce, jusqu’au tournant que constitue le recrutement, en 1910, de Henri Hubert qui a été chargé officiellement de la mise en forme de « la salle de comparaison », comme on l’appelait alors. À la différence de tous ses prédécesseurs, Henri Hubert avait un projet, une vision historique, une vision comparatiste. Il était formé à l’étude comparée des religions antiques et comptait parmi les initiateurs de la nouvelle sociologie. Marcel Mauss le considérait — selon son expression — comme son « jumeau de travail ». Les deux hommes ont d’ailleurs travaillé ensemble au château. Ils y faisaient venir leurs élèves de l’École Pratique des Hautes Études pour qu’ils se forment à la matérialité des objets. Bien avant d’être nommé conservateur, Henri Hubert, par ses voyages et son charisme, s’était déjà constitué à travers le monde un réseau extrêmement dense de relations et plus encore de référents dont faisait partie, par exemple, le très prestigieux directeur du Musée d’histoire naturelle de Florence, E.H. Giglioli. Réseau qu’il a encore renforcé dans divers pays asiatiques lorsqu’il a été nommé représentant de la communauté scientifique française à Hanoï. Malheureusement, la Première Guerre mondiale a coupé son élan. Henri Hubert a été mobilisé. À son retour, l’homme était usé. Malgré tout, à sa mort en 1927, il avait pratiquement mené à terme son projet. Il ne manquait que six vitrines dans une salle qui en comptait alors un peu plus de 90… Et actuellement, combien comptez-vous de vitrines ? Pour l’heure, la salle en compte une petite trentaine. À l’époque d’Henri Hubert, le musée était tourné vers le corps scientifique et quelques curieux. On ne montrait en partie vitrée que ce qui était jugé nécessaire à la démonstration. Le complément était présenté dans les parties adjacentes, meubles et tiroirs. Les savants y avaient accès à la demande. Puis la salle a été fermée au public, jusqu’à l’hommage qui a été rendu, entre 1963 et 1965, aux grands précurseurs —  tels que l’abbé Breuil, Henri Hubert ou Marcel Mauss — à l’initiative d’André Varagnac, le directeur du musée à l’époque. Et puis, une nouvelle fois, la salle a été fermée pour servir de réserve temporaire. Avant que soit créée une réserve dédiée au département, après le tri qui a suivi la rénovation de la salle à la fin des années 1970 - début 1980, sous la houlette de Jean-Pierre Mohen. Toute l’équipe du musée s’est alors partagé le département et ses différents secteurs. Jean-Pierre Mohen a, par ailleurs, supervisé la publication d’un ouvrage, en deux volumes, intitulé « Archéologie comparée » rédigé à partir des collections du musée. Ainsi, jusqu’à mon arrivée en 1994, mes collègues se mobilisaient ponctuellement.  Mais personne n’est intervenu en continu pendant 70 ans… D’une certaine façon, vous prenez la suite de Henri Hubert. Quel est votre rôle au sein du musée ? J’ai la responsabilité du département d’archéologie comparée du MAN  depuis 1994. C’est-à-dire du patrimoine qui est exposé dans la Salle de Mars ou conservé dans les réserves. Il me revient de faire le maximum afin que les conditions soient requises pour mettre en valeur objets et matériels et les transmettre dans les meilleures conditions possible. Et il y a beaucoup à faire, car les cinq continents sont ici représentés, avec évidemment des sélections, des faiblesses, et des points forts… Il n’en reste pas moins que c’est d’abord une collection archéologique, complétée ponctuellement d’éléments que l’on peut qualifier d’ethnographiques. Évidemment, un seul être ne peut connaître aujourd’hui, scientifiquement parlant, toutes les cultures. Pour ce qui me concerne, je me réserve l’exploitation d’une partie des collections en relation avec ma formation d’archéologue-égyptologue. Je m’intéresse donc en priorité à l’archéologie méditerranéenne, tout en faisant des incursions dans les autres aires géographiques, en fonction des demandes, des nécessités de la conservation et des rencontres. Car à l’instar de mes illustres prédécesseurs, j’essaie bien évidemment de constituer des réseaux de spécialistes avec mes collègues des Universités, de l’École du Louvre, du Musée du Quai Branly et du CNRS. D’où vient l’appellation salle de Mars qui fait plutôt référence à la planète ou au dieu de la guerre ? La salle d’archéologie comparée était à l’origine la salle de bal du château de Saint-Germain-en-Laye au temps de François 1er. En témoigne son immense cheminée ornée de salamandres. Louis XIV n’a pas changé la destination de la salle. La dénomination « Salle de Mars » vient de l’époque napoléonienne, quand le château a été transformé en partie en caserne oblitérant une partie de l’architecture d’origine. Le fait est que l’état du bâtiment s’est dégradé après le départ du Roi Soleil pour Versailles. D’une certaine manière, c’est le voyage de la Reine Victoria qui, plus tard, a contribué à sauver le château. Lors de sa L’entrée du Musée des Antiquités Nationales (MAN)  © CGB La cour du MAN.  © CGB Affiche de l’exposition Amérindiens de Guyane. Des cultures millénaires. En 2010. Conception : Fanny Poncet Jean-Pierre Courau © les peuples préhispaniques. En l’occurrence, ces sociétés avaient une complexité sociale et une complexité d’organisation qui n’ont rien à envier aux nôtres. Le critère de la langue - a fortiori de la langue écrite - n’est pas un critère de complexité. N’en déplaise à certains, ce n’est qu’un critère d’appréciation.